«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui remplit sa journée avant le soir.

«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle; elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!»

«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!»

XXXI

N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du christianisme dans les délires sensuels de la Phèdre de Racine, ne l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatériel et plus mystique dans Pétrarque?

En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.

Valle che di lamenti miei sei piena.

Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!
Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,
Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,
Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.

Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine,
Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,
Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs,
Où l'amour cependant par instinct me ramène:

Je reconnais en vous l'aspect accoutumé,
Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé,
Et qui nourris au cœur un chagrin solitaire.