«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et dormir après ma mort!

«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque repos après les lassitudes de la vie,

«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que le foyer de mon cœur a été visible sous mes yeux; et maintenant je vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!»

VI

Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les expressions, les images de l'amour terrestre.

VII

Mais, si Pétrarque avait le cœur inguérissable, il avait l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux vers de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie, toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du cœur, sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise, recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.

Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son cœur des sentiments qu'il rougissait de rallumer.

C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut une septième fois de revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une de ses lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux témoins de ses beaux jours et de ses regrets.

«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître. Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société et de la conversation?