«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît préférable à une vie solitaire et tranquille.
«L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous ses charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois si favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, quand je pense qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un séjour au delà des Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus, c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer des coffres où ils étaient renfermés, pour leur faire voir le jour et les remettre sous les yeux de leur maître.
«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»
VIII
Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le malheur de me perdre?»—Pétrarque, quelques jours après son arrivée à Avignon, obtint du pape pour cet enfant doux, docile, mais illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, Rienzi, à Avignon.
Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit, il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape. Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit. L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à cette époque.
«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet, j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a voulu que la république fût libre! Ô temps! ô mœurs!... Il faut dire la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté. Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui. Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.»
Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût plus que le rêve de ses poëtes.
Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix, qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république, je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.