De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du pape Clément VI, pontife aux mœurs relâchées, mais élégantes, qui appréciait le génie comme un Médicis français. Il supplia Pétrarque d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la cour pontificale. Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui lui donnait la toute-puissance sous un pape faible et complaisant, mais qui lui enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et philosopher à Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est l'apogée de son génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse répand ses eaux, sur tous les sujets et avec une intarissable abondance; sa vie était tout entière dans sa pensée.

«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure. Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les nœuds qui me liaient sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés; rien ne me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre... Je me lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la campagne comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours tout le jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes secrètes; je marche souvent sur les deux bords de la Sorgues seul avec mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai aimé, de la société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de ceux qui sont morts avant ma naissance et que je ne connais que par leurs ouvrages.»

Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à travers les temps.

X

Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un gentilhomme français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. Innocent VI, au lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne voyait pas, dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. Pétrarque rendait à ce pape dédain pour dédain.

«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors, il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»

Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.

«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius, Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure, l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. Qu'avait de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le travail, il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute espèce: c'est un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une volupté qui n'est jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je regarde comme mon bien le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas à me priver de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande sécurité: je ne me connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans le fond je les méprise, et peut-être serais-je fâché de ne pas les avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de tous les gens de bien répandus dans le monde, même de ceux que je n'ai jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. Vous faites peu de cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, que je commerce sur mer, que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trésors que je conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais avec regret, et qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le goût des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre façon de penser et laissez-moi la mienne; elle est établie sur des fondements solides que rien ne pourrait ébranler.»

XI

Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie, l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il, je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par sa crédulité!»