On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les esprits suspects.
Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et descendit à Milan.
Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.
Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date, qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.
La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse de cœur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre famille Beccaria. Une fille nommée Francesca naquit de cet amour. Le grand poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette même maison de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les philosophes, les politiques et les poëtes. Les familles ont leur destinée comme les nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des consanguinités même traditionnelles avec les poëtes! témoin Laure à Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition pourtant n'a rien d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Pétrarque à peu près vers ce temps.
XII
Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque contribua à cette fusion de Gênes et de Milan.
Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux château abandonné de San-Colomban, sur les collines que baigne le Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son cœur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées Trionfi, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants mystiques du Dante furent évidemment ses modèles. Nous préférons ses sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son cœur qu'une méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans les Triomphes, l'homme se révèle dans les sonnets.
XIII
C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire d'Auguste en Italie.—«Rien n'est possible depuis que l'Italie a épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique. L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour exemple Rienzi lui-même à Charles VI. «Si un tribun, dit-il, a pu tant faire, que ne ferait pas un césar?»