Ce caractère distingue Confucius des sophistes grecs; un autre caractère le distingue des autres législateurs de l'Inde, de l'Égypte, de la grande Grèce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorité qu'il affecte sur les hommes; il n'étale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre, de Pythagore, du prophète arabe, pas même le génie conseiller et un peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne sonde le passé que par l'étude, il ne lit dans l'avenir que par la logique qui enchaîne les effets aux causes; il se confesse homme faible, ignorant, borné comme nous; seulement, à l'aide de cette clarté purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la vérité de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il recherche le vrai et conseille le bien. Ses révélations ne sont que des études, ses lois ne sont que des avis, la divinité qui parle en lui et par sa bouche n'est que la divinité de la raison. Mais, pour donner crédit à la raison et pour la faire respecter davantage des autres hommes, il la présente avec le cachet de l'antiquité et de la tradition. Il feuillette jour et nuit les Kings, ces livres historiques et sacrés dont les textes mutilés ou à demi effacés avaient disparu à moitié de la mémoire des peuples, il les recouvre, il les restitue, il les commente, il les complète et il dit à ses contemporains corrompus: «Lisez et admirez, voilà l'âme, les lois, les mœurs de vos ancêtres, conformez votre âme, vos lois, vos mœurs nouvelles à leur exemple et à leurs préceptes.» Voilà toute la révélation de Confucius; c'était celle qui convenait par excellence à une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et aussi dépourvue de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui sépare l'Inde de la Chine, semble en effet séparer aussi en deux zones géographiques les facultés de l'esprit humain: dans les Indes comme dans l'Arabie et la Grèce, l'imagination; dans la Chine et dans la Tartarie, la raison. C'est l'hémisphère rationnel du globe.

XXIII

Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les royaumes confédérés de la Chine visités par lui et par ses disciples. Et cela simplement parce qu'il était l'homme de plus de bon sens qu'il y eût dans l'empire et dans le siècle, la raison vivante et enseignante. Il n'éprouva non plus ni persécution ni rivalité, ni exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est qu'il n'annonçait aucune nouveauté de nature à troubler le monde et à substituer un culte à un autre, une politique à une autre, une société à une autre société, mais qu'il rappelait au contraire les peuples aux anciennes institutions et aux anciennes obéissances. Ni les prêtres, ni les princes, ni les peuples n'avaient intérêt à étouffer sa voix dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier quelques vices des cours ou quelques désordres des multitudes, mais ces vices nuisaient à tous et l'opinion publique s'unissait en immense majorité à son philosophe pour les réformer ou pour les flétrir. C'était un conservateur et non un novateur.

Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter à un homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience vous conseille plus divinement et plus éloquemment que moi?

C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius prêcha et rédigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui fit de son œuvre le livre sacré de son temps.

Il n'affecta point un excès de mépris pour les richesses quand elles lui furent libéralement offertes par plusieurs des rois dont il visita les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage de son indépendance et héritage de son fils; il vivait selon la condition à la fois digne et modeste dans laquelle il était né; il refusa le don qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en propriété. Comme ses disciples s'en étonnaient: «Maître, lui dirent-ils, ce refus opiniâtre de votre part n'aurait-il pas sa source dans l'orgueil?

«Vous ne me connaissez point, leur répondit Confucius, si vous croyez que c'est par dédain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connaît moins encore s'il s'imagine que je suis venu dans ses États et auprès de sa personne en vue de quelque intérêt temporel qui me soit propre.

XXIV

On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que c'était que ce philosophe:

«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence, ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait sur lequel il soit possible de se former.