Faust ouvre l'Évangile, le chien s'agite et grogne. «Au commencement était le Verbe.—Non, non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force! la force, le dieu du monde!» Le chien gémit et hurle à côté de lui.
Ici une imitation de la scène des sorcières de Shakspeare défigure un peu cette belle œuvre. Le chien, aux paroles enchantées de Faust, apparaît tout à coup sous forme humaine derrière le poêle du jeune docteur. Ceci est évidemment de la part de Goethe un sacrifice à la triviale popularité de la tradition puérile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scène aux enfants et au peuple infatués de la sorcellerie du moyen âge, et ne voir dans le barbet changé en homme, et en homme cachant un esprit démoniaque sous ses formes humaines, que l'inspiration manichéenne du mal conseillant le mal à tout ce qui respire.
Ceci admis, le rôle du mal, caché sous la forme de Méphistophélès, devient vrai comme le monde réel et pittoresque comme l'incarnation de toute perversité. Goethe, quoique bien peu avancé dans la vie, puisqu'il n'avait que quarante ans quand il composait Faust, se montre un observateur consommé de la malice humaine et de la séduction par la passion. S'il avait peu senti par lui-même, il avait tout compris dans les autres. Jamais la force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne furent plus étrangement réunies dans un même homme. Poursuivons.
XXVIII
À ce moment Méphistophélès apparaît sous le costume d'un étudiant allemand élégamment vêtu, l'épée au côté, le manteau rejeté avec grâce sur l'épaule, le sourire du sceptique sur les lèvres, le ricanement ironique dans l'accent, la physionomie indécise entre l'homme d'esprit moderne et le satyre antique; ses gestes sont saccadés et forcés comme ceux de l'homme qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a fréquenté, dans les tavernes de Francfort, ces êtres dépravés qui masquent à demi le vice sous l'élégance et le crime sous l'hypocrisie. Faust, en esprit fort qui a si souvent évoqué les puissances occultes de la nature, n'est nullement étonné; il conserve son sang-froid; il cause familièrement avec l'hôte infernal de sa solitude.
—«Qui es-tu?—Je suis l'Esprit qui nie tout et toujours; je lutte contre tout ce qui est pour le vicier ou le détruire, et je ne puis réussir: tout renaît et subsiste malgré moi.»
Ceci est dit en vers d'une métaphysique aussi poétique qu'elle est profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit sceptique qu'il était, avait compris, jeune, que l'extrême scepticisme était l'extrême forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme complet mène au mépris de la création, de soi-même et de Dieu: c'est le suicide par le blasphème, c'est le déicide par le désespoir.
Dans la scène suivante, Méphistophélès, transfiguré en jeune et brillant gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui fait apparaître, tantôt dans ses songes, tantôt dans ses veilles, des esprits secondaires qui jouent avec la création ou qui la raillent.
Après l'avoir ainsi fasciné, il propose à Faust d'être son serviteur ici-bas, pourvu qu'il s'engage à se donner à lui dans l'autre monde. Le pacte, délibéré en dialogue, est conclu et signé.
—«Je te mènerai loin, se dit tout bas Méphistophélès, car tu es une de ces âmes qui ne s'arrêtent jamais dans leur course effrénée vers la science ou vers la puissance!»