De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est résulté le phénomène que nous voyons: une richesse incommensurable chez eux, une légitime influence sur les continents, une monarchie véritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contrées desservies par les Océans.

II

Or la France peut-elle espérer un allié fidèle, solide, permanent, dans ce grand peuple anglais? Je le dis avec regret, mais je le dis avec courage: non! L'égalité de grandeur, quoique de grandeur diverse dans les deux peuples, s'y oppose; il faudrait pour cela que l'Angleterre renonçât à la terre ou que la France renonçât à la mer, et que chacun de ces deux peuples se contentât de l'empire d'un seul des deux éléments. Voyez le blocus continental de Napoléon provoquant le blocus maritime de l'Angleterre! L'orgueil légitime de l'Angleterre n'abdiquera jamais (et nous ne l'en blâmons pas) une grande part d'influence et d'action sur le continent européen.

L'ambition, légitime aussi, de la France n'abdiquera jamais une part de prétention navale considérable sur les mers. Son commerce n'en aurait pas besoin; ses colonies pourraient s'anéantir sans ruiner la mère patrie, décoration plutôt qu'élément vital de sa puissance: mais son aptitude à la marine militaire, mais ses grandes gloires et la défense de ses côtes, ne lui permettent pas cette abdication. Entre la France et l'Angleterre, il y aura donc toujours, et organiquement, trois grandes choses: la mer d'abord, l'influence continentale ensuite, enfin la passion, troisième élément plus indomptable encore que les deux autres; la passion de la rivalité, qu'une grande nécessité peut faire taire un moment, mais qui ne mourra jamais entre ces deux jumeaux, qui se combattent dans le sein de leur mère, l'Europe.

III

La France ne peut donc pas se confier entièrement à l'alliance anglaise, ni l'Angleterre à l'alliance française. Ces deux rivales peuvent être bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifiées l'une à l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit régulièrement à chaque circonstance dans la diplomatie, même amicale, de l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans une question ou dans un congrès européen, on n'a pas besoin de s'informer de quel parti est l'Angleterre, toujours et invariablement du parti opposé à l'avis de la France; et il en est de même de la France, quoique avec moins d'animosité systématique.

Ainsi l'Amérique anglaise se soulève contre sa mère patrie: la France se compromet follement et déloyalement dans cette guerre filiale, quoique en paix officielle avec Londres.

L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des soldats.

Dans ces dernières années, après la restauration, la France veut intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrès de Vérone, et proclame à l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la légitimité des insurrections des armées et des insurrections antimonarchiques des peuples.

La France s'oppose, par amitié pour l'Espagne, au déchirement des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud: l'Angleterre, quoique précédemment soutien de l'Espagne, reconnaît l'insurrection de l'Amérique du Sud, par la seule raison que cette insurrection répugne à la France.