Est-ce la vertu enfin, la moralité, la flétrissure, qui manquent dans ce récit de Tacite?

Voyez la première nuit du coupable après le crime, sa terreur de la lumière qui va renaître, son horreur pour les lieux, scène de son forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer qui ne change pas comme le visage des hommes, et qui le force à se sauver à Naples.

LXII

Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Sénèque de donner par lettre au sénat, puis la bassesse des prétoriens qui le félicitent les premiers, toujours prêts à prostituer l'épée, pourvu que l'épée règne; puis la vilité des sénateurs, qui feignent de croire à l'impossible pour avoir le prétexte de congratuler; puis, dans un coin, la figure muette ou indignée du seul honnête homme, de Thraséa, qui sort du sénat, sachant bien à quoi il s'expose, et n'espérant rien de l'exemple pour la liberté, mais faisant seul rougir Néron, Burrhus, Sénèque, et toute l'armée, et tout le sénat, et tout le peuple, parce qu'il représente à lui tout seul plus que l'empire, l'armée, le sénat, le peuple, c'est-à-dire la conscience, la vertu, la postérité.

LXIII

S'il y avait par siècle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la leçon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un depuis qu'on écrit les annales des peuples, et, en considérant la prodigieuse rencontre de facultés diverses que la nature et la société doivent faire concorder dans un même homme pour faire un Tacite, il n'est pas probable qu'il y en ait deux.

Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaçons son livre à sa place, à côté d'Homère; car ces deux hommes sont les deux plus grands poëtes du monde écoulé: Homère, le poëte de l'imagination; Tacite, le poëte de la vérité.

Lamartine.

P. S. Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns de ceux qui les précèdent sont un peu trop longs pour le volume de 1861. Je vais finir l'année 1861 par une Revue.

J'y travaille.