Ainsi se dessinent les deux caractères: l'un léguant ses désespoirs et ses rancunes à la postérité, l'autre remettant le passé et les peines de l'avenir à la bonté de Dieu!

On ne peut s'empêcher, malgré tout le talent déployé, de plaindre l'un, et de chérir l'autre.

XVI.

Après ces excursions toujours rétrospectives sur la politique et ses belles années, M. de Marcellus revint à sa chère Grèce. Il décrivit et traduisit ses chants populaires.

Après M. Fauriel, il y avait encore à glaner. Ce qui fait l'intérêt et le charme de ces chants, c'est moins le chant lui-même que le cadre qui les enserre. Ce cadre est presque toujours une scène de l'Odyssée de jeunesse de M. de Marcellus, voguant ou chevauchant sur les mers ou sur les montagnes du Péloponèse. Il savait le grec ancien comme Homère, il savait le grec moderne comme un klephte. C'était l'époque héroïque de l'indépendance hellénique. L'Europe était folle d'hellénisme.

On oublie que des siècles ont remué ces lieux et ces peuples, et qu'il peut en sortir des peuples nouveaux à force de vieillesse, mais jamais d'anciens peuples. On se figure qu'on va ressusciter Miltiade ou Thémistocle dans la personne d'un corsaire ou d'un berger des mers ou des montagnes; que Démosthène et Cicéron vont succéder immédiatement au pape.

On oublie que deux mille ans ont passé, et que des millions de barbares ont été colonisés avec leurs mœurs nouvelles pendant des siècles et des siècles en Italie et en Grèce. De là, le mécompte de tous ces rêves pour refaire le passé sans éléments, au lieu d'améliorer le présent avec ses éléments propres. Mais alors la Grèce fanatisait l'Europe; on n'était ni chrétien ni musulman, on était Grec, comme aujourd'hui on n'est ni catholique ni carbonaro, on est Piémontais. Les oppositions ont des engouements comme les poëtes; il faut se hâter de les saisir pendant qu'ils passionnent à froid les orateurs et les journalistes, car ces engouements passent vite et ne reviennent pas de même.

XVII.

M. de Marcellus, qui était jeune, les partagea de bonne foi pour les klephtes, pour les corsaires, et pour les bergers sauvages de la féroce Albanie. Je ne les partageai que dans la mesure de mon bon sens; cependant je publiai moi-même le poëme du cinquième chant de Child Harold, imité assez servilement du beau poëme de lord Byron. Mon enthousiasme était médiocre comme un pastiche, mon succès fut médiocre aussi: je fus puni d'avoir feint un engouement qui n'était pas sincère.

Je savais bien au fond qu'on ne ressuscite ni peuple, ni nationalité, ni religion sur la terre au gré du caprice des imaginations d'orateurs ou de journalistes en quête de popularité. J'avais un sentiment d'admiration et de pitié pour ces belles îles de l'Archipel, où fleurissent en hommes et en femmes la plus charmante jeunesse du monde; mais je n'avais aucune haine pour Mahomet et pour ce peuple religieux, pasteur et guerrier, qui était venu à son temps balayer des vallées de Bithynie la corruption byzantine, et prêcher l'unité de Dieu, ce dogme des Arabes, à la place des superstitions ingénieuses de l'Église grecque qui touchent de si près à l'idolâtrie.