«C'était bien à vous, poëte par nature, et civilisateur par votre nouvel écrit, qu'il appartenait de déposer encore une couronne sur la tombe d'un poëte, civilisateur des temps antiques, tombe perdue comme son berceau dans l'obscurité des âges.

«C'était à vous de nous expliquer le génie, devancier et dominateur des autres génies, le premier de ces révélateurs des passions de l'âme, et le plus parfait de ces consolateurs de l'infortune, à qui fut donnée la mission sublime de rappeler le genre humain à l'exécution des lois, car les poëtes des premiers âges en étaient les hérauts publics comme les plus habiles interprètes.

«Conseillers religieux et héroïques, qui se chargeaient de ramener au culte des devoirs, d'attiser le courage, d'adoucir les coutumes, de compatir au malheur, enfin d'apprivoiser pour ainsi dire, par des sons harmonieux, les oreilles inexpérimentées et sauvages encore!

«J'aime à vous voir évoquer sous nos yeux la grande ligure du poëte créateur qui enchanta ma jeunesse, et me guida dans l'Orient au vif éclat de sa lumière; j'aime également à retrouver dans son dernier historien la voix du chantre de ces Méditations qui, dès leur berceau, m'apparurent sous le même ciel, et m'apportèrent, aux rives de Scio et de Smyrne, de douces et mélancoliques jouissances. Déjà, vous le savez, je me plaisais à réunir dans ma mémoire, comme ils l'étaient dans mon portefeuille oriental, les plus antiques et les plus modernes accents des muses bienfaitrices de l'humanité.

«Parmi les ombres mythologiques groupées autour d'Homère, vous avez nommé Orphée, et cité quelques lignes de mes Épisodes littéraires. C'en est-il assez pour m'autoriser à placer ma légende populaire du réformateur de la Thrace sous la protection de votre chronique du chantre de Méonie?

«Quoi qu'il en soit, le nom d'Orphée a mérité de briller sur ces monuments que vous érigez pour le peuple à la mémoire de ses meilleurs amis. Virgile, qui lui doit sa plus touchante inspiration, après nous avoir attendris au récit de l'amour unique et fidèle d'Orphée, nous le montre dans cette autre vie que son génie religieux et poétique révéla, et le place au premier rang des âmes sages et heureuses qui ont emporté sur les rives, éternellement paisibles, de l'Élysée, les bénédictions de la terre.

Quique suî memores alios fecere merendo.

IX.

«À tous ces titres, la traduction d'Orphée, consacrée par les annales grecques, doit tenir sa place dans la reconnaissance universelle, puisqu'elle est le plus ancien témoignage de l'admiration des siècles pour la poésie et de son influence sur la civilisation.

«Vos tableaux de l'Orient, animés des couleurs de votre inépuisable palette, m'ont ramené, comme au temps de mes jeunes années, vers les rives du fleuve où Crithéis mit au jour le divin prodige; vers ce Mélès qui m'a laissé apercevoir à peine quelques gouttes d'une eau limpide, arrêtée par les joncs et les cailloux de son lit; puis sur ce siége d'Homère, où je me suis arrêté en récitant ses vers; cette École du poëte, autrefois l'honneur de Chios, maintenant colline abandonnée, témoin de l'incendie des flottes ottomanes et des désastres de 1823. Elle entend toujours, dans ces mêmes parages, murmurer à ses pieds la fontaine du pacha, et elle ne domine encore que des ondes asservies: enfin, vous me rappelez ce rocher de l'île de Nio, dont les vagues viennent battre et blanchir les écueils; abri solitaire d'où s'exhala la grande âme du poëte mendiant, le plus merveilleux type humain du pouvoir inventeur.