«Mais je n'ai pas visité seulement cette région de l'Asie, semée de tant de vestiges des histoires antiques et des vicissitudes modernes, où le tumulte des populations pressées et les voluptés de la molle Ionie ont fait place aux déserts. J'ai parcouru aussi ces contrées que l'heureuse Grèce stigmatisait du nom de Barbares, dont elle redoutait le voisinage et répudiait le climat, parce que le soleil n'y envoie que des rayons tempérés, et que quelque neige y blanchit la cime des montagnes.
«J'ai traversé ces champs de la Thrace, incultes et délaissés aujourd'hui, où Orphée essaya de régner en philosophe après son père, le roi Œagre: hérédité incertaine, que les âges ont effacée à demi pour y substituer une filiation surnaturelle. Le premier chantre du monde pouvait-il, en effet, naître d'une autre origine que de l'union d'Apollon, le dieu des vers, avec la muse à la belle voix, Calliope?
«J'ai contemplé les grands rochers de l'Hémus, qui s'agitaient en cadence à la voix d'Orphée; j'ai interrogé ces échos, toujours muets maintenant, qui, après avoir répété ses accords, redirent les cris furieux de ses sanguinaires ennemis.
«Je puis bien l'avouer au peintre si chaste et si passionné de Raphaël, ce premier exemple de l'amour fidèle donné dans l'enfance du monde au milieu de la corruption générale des hommes, et des scandales de leurs fictives divinités, parlait à ma raison comme à mon cœur. Grand à mes yeux par son génie législateur et poétique, Orphée me semblait plus grand encore par la sainteté de sa vie et par la constance de son amour. Il avait su mieux que Platon, et bien auparavant, affranchir l'âme des liens des sens que le paganisme déifiait. C'est elle qu'il nommait la douce fille de Dieu, et il l'ennoblissait d'avance, quand une religion plus consolante devait un jour la purifier en l'immortalisant.»
X.
Puis M. de Marcellus déchire le voile et traduit cette sublime définition de Dieu.
«Je parle pour les initiés; fermez les portes sur les profanes, tous ensemble; mais toi, ô Musée, descendant de la lune illuminatrice, écoute-moi, car je dis la vérité, afin que les anciennes croyances de ton esprit n'aillent pas te priver de la vie heureuse. Médite la parole divine, ne la perds jamais de vue; dirige vers elle toute la force intellectuelle de l'âme. Avance résolument dans cette voie, les yeux uniquement fixés sur l'Éternel qui a formé le monde; le voici tel que la parole l'a jadis représenté.
«Il est le seul créé par lui-même, et il est aussi créateur de toute chose; dans ce tout il se meut. Personne ne le voit, l'âme des mortels le conçoit par la pensée; il fait rapidement, chez les hommes, succéder au bonheur l'infortune. La joie et la haine le suivent, comme la guerre, la peste, les chagrins et les larmes. Il n'est point d'autre que lui; et tu verrais aisément tout le reste si tu l'avais vu lui-même; mais auparavant je veux te montrer ici-bas, ô mon fils! comment je reconnais les traces de la main puissante du Dieu fort.
«Je ne vois pas sa personne, car un nuage se dresse autour de lui; c'est ainsi qu'il se dérobe à mes yeux comme à tous les humains, et nul des mortels n'a vu jamais le souverain maître, si ce n'est, parmi les Chadéens, l'unique rejeton d'une race venue d'en haut[1].
«Dans sa prévoyance il commande à cet astre qui seul préside le mouvement de la sphère autour du globe, et s'arrondit en tournant sur son axe propre.