X.
Un retour sur elle-même:
«Mon âme pourtant n'a rien qui lui pèse, rien qui lui donne un remords. J'ai vécu heureusement loin du monde, dans l'ignorance de presque tout ce qui porte au mal ou le développe en nous. À l'âge où les impressions sont si vives, je n'en ai eu que de pieuses. J'ai vécu comme dans un monastère; aussi ma vie doit être incomplète du côté du monde. Ce que je sais sous ce rapport me vient presque d'instinct, d'inspiration, comme la poésie, et m'a suffi pour paraître convenablement partout. Un certain tact m'avertit, me donne le sens des choses et des airs d'habitude là où je me trouve le plus souvent étrangère...»
Le 20 avril, retour de jeunesse aussi: son oiseau favori est revenu chanter sur le genévrier, sous sa fenêtre.
«Oh! c'était bien un rossignol que j'ai entendu ce matin. C'était vers l'aurore et sur un réveil, en sorte que j'ai cru avoir rêvé; mais je viens d'entendre encore, mon musicien est arrivé. Je note cela tous les ans, la venue du rossignol et de la première fleur. Ce sont des époques à la campagne et dans ma vie. L'ouverture du printemps si admirablement belle est ainsi marquée, et le retard ou l'avancement des saisons. Mes charmants calendriers ne s'y trompent pas, ils annoncent au juste les beaux jours, le soleil, la verdure. Quand j'entends le rossignol ou que je vois une hirondelle, je me dis: «L'hiver a pris fin,» avec un plaisir indicible. Il y a pour moi renaissance hors de la froidure, des brouillards, du ciel terne, de toute cette nature morte. Je reverdis comme un brin d'herbe, même moralement. La pensée reparaît et toutes ses fleurs.»
Puis le chagrin revient accumulé sur lui-même: on pressent la mort.
«Plusieurs jours depuis cette nuit de chants et d'orages. Comme le temps occupe peu d'espace! Une fois passé, ce n'est rien. Dans ce peu d'espace on pourrait faire entrer un siècle. Je n'y vois rien, quoi qu'il soit venu dans l'histoire de ma vie, parce que tout reste au dedans, que je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt, je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état d'indicible souffrance.—Va, pauvre cahier, dans l'oubli avec ces objets qui s'évanouissent! Je n'écrirai plus ici que je ne reprenne vie, que Dieu ne me ressuscite de ce tombeau où j'ai l'âme ensevelie. Maurice, mon ami! il n'en était pas ainsi de moi quand je l'avais. Penser à lui me relevait au plus fort d'un abattement; l'avoir en ce monde me suffisait. Avec Maurice, je ne me serais pas ennuyée entre deux montagnes.»
La nature immortelle prévaut encore un moment.
«Entre autres beaux effets du vent à la campagne, il n'en est pas qui soient beaux comme la vue d'un champ de blé tout agité, bouillonnant, ondulant sous ces grands souffles qui passent en abaissant et soulevant si vite les épis par monceaux. Il s'en fait, par le mouvement, comme de grosses boules vertes roulant par milliers l'une sur l'autre avec une grâce infinie. J'ai passé une demi-heure à contempler cela et à me figurer la mer, surface verte et bondissante. Oh! que je voudrais réellement voir la mer, ce grand miroir de Dieu, où se reflètent tant de merveilles!»