XXII.
Ici vous fermez le troisième tiroir, et l'auteur en ouvre un autre à propos d'une certaine famille Thénardier dont il a besoin pour changer les décorations de son drame. C'est le tiroir épique, c'est la bataille de Waterloo: qu'a-t-elle à faire dans cette épopée de petites misères d'un forçat et de quatre filles dans le bourbier du bagne ou des mauvais lieux de Paris: à moins que ce ne soit pour exciter la pitié sur ces quatre-vingt mille malheureux soldats de vingt ans, hier heureux laboureurs, arrachés à leur famille par un conquérant, pour les pousser sur quatre lieues de carnage? Mais alors ce n'est pas le conquérant qu'il faut plaindre, ce sont les peuples! Ce n'est pas sur le héros coupable de la seconde invasion qu'il faut appeler l'intérêt au nom de la gloire d'un homme, c'est sur la nation dont il creuse la fosse arrosée de sang innocent dans cette plaine sinistre de Waterloo.
Le prétexte à ce récit historique et épique de Waterloo est tout bonnement ce Thénardier, le rôdeur nocturne du cimetière d'armée qui dépouille de ses bagues, de sa montre d'or et de sa bourse un officier de cuirassiers blessé, et qui, l'ayant ainsi réveillé de sa léthargie, se fait passer pour un sergent de l'armée ramassant les blessés, et se sauve en laissant l'officier pénétré d'une aveugle reconnaissance.
De ce détail de la fortune de Thénardier, Hugo s'élève à vol d'aigle dans le champ de bataille impérial du siècle, et il écrit une bataille de Waterloo qui efface, selon moi, tout ce qu'on a, jusqu'ici, écrit de lyrique sur ce champ de mort.
XXIII.
Il est impossible ici de rien citer, il faut tout lire, ou plutôt s'abandonner à ces accès de verve historique, épique, tragique, qu'il plaît à l'auteur de se donner à propos de Waterloo, et le suivre bon gré mal gré à travers les péripéties de ces innombrables peintures de combat.
Depuis Jules Romain dans les batailles de Constantin, jusqu'à Lebrun dans les batailles d'Alexandre, aucun peintre de batailles n'égale ici le poëte des batailles de Napoléon. Les batailles d'Achille, dans Homère, n'ont pas plus de verve. C'est le triomphe de la langue française menée au feu: infanterie, cavalerie, artillerie, incendie, assauts, carnage, tout roule, tout avance, tout recule, tout tourbillonne, tout s'abat, comme dans ces trombes terrestres où les nuées, entrechoquées par des vents contraires, finissent par vomir la grêle qui couche à terre les maisons, et qui emporte avec les feuilles les membres des arbres. On sort de cette lecture ivre et anéanti comme un enfant qui s'essouffle à suivre un géant. C'est superbe! Mais qu'est-ce que ce cadre mesquin pour ce tableau? Qu'est-ce que ce forçat et cette grisette à côté de ce pan du monde qui s'écroule? Ni plan, ni convenances, ni proportions, dans ce hors-d'œuvre qui emporte le roman tout entier, comme un coup de canon emporte la bourre.
Et puis, il faut le dire, tout cela finit par un paradoxe de goût qui fait faire une moue de répugnance à cette saleté de style, comme si l'on avait marché sur une immondice! L'idée souffre le paradoxe, le goût ne le souffre pas. Pourquoi? Parce que tout homme trouve en lui le discernement prompt et sûr qui fait admettre ou rejeter une pensée fausse, surtout en matière sociale, et que tout homme porte en lui le goût qui fait discerner le propre et le sale dans la langue comme dans la nature. Les mots ont leur odeur; or voici comment Victor Hugo, trompé lui-même par son enthousiasme pour le neuf, s'égare jusqu'à prendre l'ignoble pour le sublime.
XXIV.
À la fin de la bataille de Waterloo, un brave général forme un dernier carré résistant de la garde impériale pour barrer le chemin aux Anglais et donner à l'armée et à l'empereur le temps d'atteindre Charleroi. Les Anglais, sûrs de la victoire, entourent ce carré d'artillerie et sont prêts à y faire brèche à coups de canon, s'il s'obstine encore. Mais, avant de foudroyer ces héros, ils leur offrent les conditions honorables des champs de bataille civilisés. Un officier anglais, parlementaire, s'avance et crie au bataillon: