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«L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher, qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.

«Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.

«Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougoumont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des Césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense.

«C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne.

«Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain; c'est le trop-plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu? est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant; et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie! Comment ne pas bondir! Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et, derrière les cent mille, un million; leurs canons, mèches allumées, sont béants; ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée; ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant; et il fait plus que cracher sur elle; et, sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons, dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur.

«L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers les hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême, et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit.»

XXVI.

Ce n'est pas là de la critique littéraire seulement; nous n'en faisons pas: ce livre a bien une autre portée que des phrases. C'est de la critique philosophique, sociale, morale, historique; c'est le soulèvement du cœur français contre l'ignobilité du mot qu'on lui prête. Ce mot est une adulation à la trivialité de la multitude hébétée de rage, qui, faute de trouver une parole, jette l'excrément au visage du destin; c'est de la démagogie grammaticale qui, voulant que tout lui ressemble, enlève au soldat et au peuple une réplique immortelle, pour lui substituer ce qui n'a de nom dans aucune langue, une bestialité muette cherchant une injure sur ses lèvres, et n'y trouvant qu'un sale idiotisme dans le cœur de tant de héros! Mieux valait mourir en silence!

Nous n'aimons pas davantage ces chicanes à la victoire, qui rapetissent les vainqueurs en rapetissant les vaincus.