Non-seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu'il fait trop espérer aux malheureux.

Lamartine.

LXXXVIIIe ENTRETIEN.

DE LA LITTÉRATURE DE L'ÂME.
JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE.

Mlle de Guérin.

I.

Toute âme est une scène, sur laquelle la vie, obscure ou publique, joue des drames qui arrachent le sourire ou les larmes aux spectateurs ou aux acteurs des événements dont se compose notre existence.

L'événement n'est rien: l'impression est tout. Que l'événement soit une chute d'un trône dans le cachot, ou qu'il soit une pensée de jeune fille, éclose sur son oreiller à l'heure de son réveil, dans la solitude d'une chambre haute à la campagne, et se résumant en un soupir ou en une prière ruisselante de pleurs au pied de son lit, peu importe: l'émotion est la même dans le cœur qui l'éprouve et dans le cœur de celui qui s'associe par la lecture à la force de ce sentiment.

II.

Interrogez-vous bien. De tous les livres que vous avez lus dans votre vie: Imitation de Jésus-Christ, Confessions de saint Augustin, Confessions de J.-J. Rousseau, correspondances des âmes effeuillées page à page et recomposées à la fin de la vie, confidences par confidences, sans songer que la main du public les décachètera un jour; Lettres de Cicéron, Lettres de Pline le Jeune, Lettres de Sévigné, ce grand siècle écrit jour à jour par ses reflets intimes sur l'esprit d'une femme; Lettres de Voltaire lui-même, ces lambeaux d'une passion acharnée à la destruction d'une idée; Lettres de Mirabeau, ces flammes échappées du volcan d'un cœur pour en incendier un autre, etc., etc.; demandez-vous sincèrement lequel de tous ces livres a pénétré le plus profondément dans votre cœur, lequel cohabite le plus habituellement avec vous dans la solitude de vos jours avancés, lequel est devenu votre ami le plus quotidien dans vos angoisses, avec lequel vous aimez le mieux vivre, avec lequel vous aimez le mieux mourir.