Les plus touchantes catastrophes de l'histoire: le meurtre de César, le supplice de Charles Ier, le cachot du Temple, la mort si calme de Louis XVI, priant pour son peuple égaré; aucune de ces scènes a-t-elle jamais retenti plus profondément dans votre cœur que la chute d'une larme secrète d'une pauvre âme inconnue qui dit à Dieu ses douleurs intimes, sans dire au monde son nom?

La confidence est le sceau de la vérité: et que l'on confie à Dieu, à soi-même, à quelque amitié obscure, sans penser qu'aucun regard, aucune oreille interposée n'en dérobera rien pour le redire au monde, a un caractère d'intimité et de sincérité qui en centuple le prix. On n'a pas même besoin de connaître le nom de ce mystérieux confident.

Voyez le plus beau des livres chrétiens, l'Imitation: on n'a pas su encore le nom de l'écrivain, on ne le saura jamais; c'est l'homme sans nom causant avec lui-même et avec ce personnage divin qu'il appelle la Grâce. L'anonyme, ici, est la contre-épreuve de la sincérité: s'il croyait moins à Dieu, il songerait aux hommes, et il aurait laissé lire son nom, comme le peintre, sous quelque pierre ou sur quelque feuille du premier plan.

Le lecteur, indépendamment de ce qu'on lui dit, aime à être pris pour confident par l'ami qui chante ou qui parle: avoir un secret en commun avec cette âme, c'est vivre à deux, c'est une espèce d'amour qui s'enivre de ce qu'on lui dit à l'oreille et de ce qu'il répond confidentiellement lui-même à la confidence connue ou inconnue.

Un livre qui est en même temps un secret, une intimité de l'âme, a donc deux mérites qui le rendent doublement cher à ceux qui le lisent: premièrement, il est un beau livre; secondement, il est un secret.

Le livre admirable dont nous allons vous parler est du nombre infiniment petit de ces secrets de la littérature qui ont été chuchotés bien bas entre le berceau, le lit et l'autel; il est plein de mystère et de larmes, il en fait couler. C'est la littérature de l'âme, écoutez-la soupirer.

III.

Mais, d'abord, étudions la scène où cette âme d'élite fut jetée en naissant, et le site obscur qui servit de cadre à sa courte vie.

Dans cette région de la vieille France située entre le midi et l'ouest, derrière le Périgord, près de la Charente, non loin de l'Océan, s'étend un pays d'habitudes, de traditions, de pauvres cultures, de familles incrustées comme le grès dans la terre, nobles par consentement commun, parce que le château n'est que la première masure du village, et que tout le monde y vient, comme chez soi, chercher ce qui lui manque: bonne amitié, vieilles idées, semailles, aliments, soins, outils, conseils, médicaments. Là s'élève le château du Cayla, capitale d'un domaine de deux ou trois mille livres de rente.

C'est l'opulence de la contrée; cela suffit pour vivre dans l'aisance relative, en y surajoutant le produit en nature du petit jardin, du champ réservé, de la vigne, du moulin, du verger en pente, qui donnent le blé de l'année, les pommes de terre, le maïs, les châtaignes conservées, les noix cassées par les maîtres et les serviteurs pendant les veillées d'hiver, sur la table solide de la cuisine; le vin, les légumes, les fruits, cueillis par la servante et les enfants, et soigneusement encaissés et visités dans le fruitier; tout ce qui est strictement nécessaire, en un mot, pour vivre largement et pour donner libéralement aux malades, aux infirmes, aux pauvres du village, aux mendiants errants et réguliers des villages voisins.