Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et je me soumets.»
Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet homme et la cause Dieu.
Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la vie morale produite en moi par la vie matérielle.
Pensons donc!—Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts au spectacle de moi-même et du monde.
Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres passions, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature, l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à créer, qui jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, en créant, quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine donne à celui qui crée,—l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme et les mondes;—attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa courte vie.
Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon existence; puis je meurs, c'est-à-dire que cette existence cesse ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit dans la douleur, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde.
XIII
Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille incessamment.
Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale. Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.
Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT. Sous la forme matière, cette œuvre est très-grande et assez belle pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de science. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend absolument rien.—Donc il ne sait rien.—Rien que des mots qui n'ont aucune signification, sauf des significations matérielles.