«Si Byron avait eu l'occasion de se décharger au parlement, par des paroles fréquentes et amères, de toute l'opposition qui était en lui, il aurait été comme poëte bien plus pur. Mais comme au parlement il a à peine parlé, il a conservé en lui tout ce qu'il avait sur le cœur contre sa nation, et pour s'en délivrer il ne lui est resté d'autre moyen que de le convertir et de l'exprimer en poésie. Si j'appelais une grande partie des œuvres négatives de Byron des discours au Parlement comprimés, je crois que je les caractériserais par un nom qui ne serait pas sans justesse.»

«Nous avons enfin parlé d'un des poëtes allemands contemporains qui s'est fait un grand nom depuis quelque temps[24], et dont nous avons aussi blâmé l'esprit négatif.

«Il ne faut pas le nier, dit Gœthe, il a d'éclatantes qualités, mais il lui manque l'amour. Il aime aussi peu ses lecteurs et les poëtes ses émules que lui-même, et il mérite qu'on lui applique le mot de l'Apôtre: «Si je parlais avec une voix d'homme et d'ange, et que je n'eusse pas l'amour, je serais un airain sonore, une cymbale retentissante.» Encore ces jours-ci je lisais ses poésies, et je n'ai pu méconnaître la richesse de son talent; mais, je le répète, l'amour lui manque, et par là il n'exercera jamais autant d'influence qu'il l'aurait dû. On le craindra, et il deviendra le dieu de ceux qui seraient volontiers négatifs comme lui, mais qui n'ont pas son talent.»

«Mercredi, 3 janvier 1827.

«Aujourd'hui, à dîner, nous avons causé des excellents discours de Canning pour le Portugal.

«Il y a des gens, dit Gœthe, qui prétendent que ces discours sont grossiers, mais ces gens-là ne savent pas ce qu'ils veulent; il y a en eux un besoin maladif de fronder tout ce qui est grand. Ce n'est pas là de l'opposition, c'est pur besoin de fronder. Il faut qu'ils aient quelque chose de grand qu'ils puissent haïr. Quand Napoléon était encore de ce monde, ils le haïssaient, et ils pouvaient largement se décharger sur lui. Quand ce fut fini avec lui, ils frondèrent la Sainte-Alliance, et pourtant jamais on n'a rien trouvé de plus grand et de plus bienfaisant pour l'humanité. Voici maintenant le tour de Canning. Son discours pour le Portugal est l'œuvre d'une grande conscience. Il sait très-bien quelle est l'étendue de sa puissance, la grandeur de sa situation, et il a raison de parler comme il sent. Mais ces sans-culottes ne peuvent pas comprendre cela, et ce qui, à nous autres, nous paraît grand, leur paraît grossier. La grandeur les gêne, ils n'ont pas d'organe pour la respecter, elle leur est intolérable.»

«Jeudi soir, 4 janvier 1827.

«Gœthe a beaucoup loué les poésies de Victor Hugo. Il a dit:

«C'est un vrai talent, sur lequel la littérature allemande a exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été malheureusement amoindrie par le pédantisme du parti classique, mais le voilà qui a le Globe pour lui: il a donc partie gagnée[25]. Je le comparerais avec Manzoni. Il a une grande puissance pour voir la nature extérieure, et il me semble absolument aussi remarquable que MM. de Lamartine et Delavigne[26]. En examinant bien, je vois d'où lui et tous les nouveaux talents du même genre viennent. Ils descendent de Chateaubriand, qui, certes, est très-remarquable par son talent rhétorico-poétique. Pour voir comment écrit Victor Hugo, lisez seulement ce poëme sur Napoléon: les Deux Îles.»

«Gœthe me tendit le livre, et resta près du poêle. Je lus.