«J'ai dîné avec Gœthe.
«—Ces jours-ci, depuis que je vous ai vu, m'a-t-il dit, j'ai fait des lectures nombreuses et variées, mais j'ai lu surtout un roman chinois qui m'occupe encore et qui me paraît excessivement curieux.
«—Un roman chinois! dis-je, cela doit avoir un air bien étrange.
«—Pas autant qu'on le croirait. Ces hommes pensent, agissent et sentent presque tout à fait comme nous, et l'on se sent bien vite leur égal; seulement chez eux tout est plus clair, plus pur, plus moral; tout est raisonnable, bourgeois, sans grande passion et sans hardis élans poétiques, ce qui fait ressembler ce roman à mon Hermann et Dorothée et aux œuvres de Richardson. La différence, c'est la vie commune que l'on aperçoit toujours chez eux entre la nature extérieure et les personnages humains. Toujours on entend le bruit des poissons dorés dans les étangs, toujours sur les branches chantent les oiseaux; les journées sont toujours sereines et brillantes de soleil, les nuits toujours limpides; on parle souvent de la lune, mais elle n'amène aucun changement dans le paysage; sa lumière est claire comme celle du jour même. Et l'intérieur de leurs demeures est aussi coquet et aussi élégant que leurs tableaux. Par exemple: «J'entendis le rire des aimables jeunes filles, et, lorsqu'elles frappèrent mes yeux, je les vis assises sur des chaises de fin roseau.»—Vous avez ainsi tout d'un coup la plus charmante situation, car on ne peut se représenter des chaises de roseau sans avoir l'idée d'une légèreté et d'une élégance extrêmes.—Et puis un nombre infini de légendes, qui se mêlent toujours au récit et sont employées pour ainsi dire proverbialement. Par exemple, c'est une jeune fille dont les pieds sont si légers et si délicats, qu'elle pouvait se balancer sur une fleur sans la briser. C'est un jeune homme, dont la conduite est si morale et si honorable, qu'il a eu l'honneur, à trente ans, de parler avec l'empereur. C'est ensuite un couple d'amants qui dans leur longue liaison ont vécu avec tant de retenue que, se trouvant forcés de rester une nuit entière l'un près de l'autre, dans une chambre, ils la passent en entretiens sans aller plus loin. Et ainsi toujours des légendes sans nombre, qui toutes ont trait à la moralité et à la convenance. Mais aussi, par cette sévère modération en toutes choses, l'empire chinois s'est maintenu depuis des siècles, et par elle il se maintiendra dans l'avenir.—J'ai trouvé dans ce roman chinois un contraste bien curieux avec les chansons de Béranger, qui ont presque toujours pour fond une idée immorale et libertine, et qui par là me seraient très-antipathiques, si ces sujets, traités par un aussi grand talent que Béranger, ne devenaient pas supportables, et même attrayants. Mais, dites vous-même, n'est-ce pas bien curieux que les sujets du poëte chinois soient si moraux et que ceux du premier poëte de la France actuelle soient tout le contraire?
«—Un talent comme Béranger, dis-je, ne pourrait rien faire d'un sujet moral.
«—Vous avez raison, c'est précisément à propos des perversités du temps que Béranger révèle et développe ce qu'il y a de supérieur dans sa nature.
«—Mais, dis-je, ce roman chinois est-il un de leurs meilleurs?
«—Aucunement, les Chinois en ont de pareils par milliers et ils en avaient déjà quand nos aïeux vivaient encore dans les bois. Je vois mieux chaque jour que la poésie est un bien commun de l'humanité, et qu'elle se montre partout dans tous les temps, dans des centaines et des centaines d'hommes. L'un fait un peu mieux que l'autre, et surnage un peu plus longtemps, et voilà tout. M. de Mathisson ne doit pas croire que c'est à lui que sera réservé le bonheur de surnager, et je ne dois pas croire que c'est à moi; mais nous devons tous penser que le don poétique n'est pas une chose si rare, et que personne n'a de grands motifs pour se faire de belles illusions parce qu'il aura fait une bonne poésie. Nous autres Allemands, lorsque nous ne regardons pas au-delà du cercle étroit de notre entourage, nous tombons beaucoup trop facilement dans cette présomption pédantesque. Aussi j'aime à considérer les nations étrangères et je conseille à chacun d'agir de même de son côté. La littérature nationale, cela n'a plus aujourd'hui grand sens; le temps de la littérature universelle est venu, et chacun doit aujourd'hui travailler à hâter ce temps.»
«—Quel est le plus grand philosophe de tous?» lui demandai-je.
«—C'est Kant,» me répondit-il sans hésiter.