XII.
«Avant le dîner, je suis allé avec Gœthe faire un petit tour en voiture sur la route d'Erfurt. Nous y avons rencontré des voitures de transport de toute espèce, chargées de marchandises pour la foire de Leipzig, et aussi quelques troupes de chevaux à vendre, parmi lesquels se trouvaient de fort belles bêtes.
«Il faut que je rie de ces esthéticiens, dit Gœthe; qui se tourmentent pour enfermer dans quelques mots abstraits l'idée de cette chose inexprimable que nous désignons sous cette expression: le beau. Le beau est un phénomène primitif qui ne se manifeste jamais lui-même, mais dont le reflet est visible dans mille créations diverses de l'esprit créateur, phénomène aussi varié, aussi divers que la nature elle-même.
«—J'ai souvent entendu affirmer que la nature était toujours belle, dis-je, qu'elle était le désespoir de l'artiste, et qu'il était rarement capable de l'atteindre.
«—Je sais bien, dit Gœthe, que souvent la nature déploie une magie inimitable, mais je ne crois pas du tout qu'elle soit belle dans toutes ses manifestations. Ses intentions sont toujours bonnes, mais ce qui manque, c'est la réunion des circonstances nécessaires pour que l'intention puisse se réaliser parfaitement. Ainsi le chêne est un arbre qui peut être très-beau. Mais quelle foule de circonstances favorables ne faut-il pas voir combinées pour que la nature réussisse une fois à le produire dans sa vraie beauté! Si le chêne croît dans l'épaisseur d'un bois, entouré de grands arbres, il se dirigera toujours vers le haut, vers l'air libre et la lumière. Il ne poussera sur ses côtés que quelques faibles rameaux, qui même dans le cours du siècle doivent dépérir et tomber. Lorsqu'il sent enfin sa cime dans l'air libre, il s'arrête content, et puis commence à s'étendre en largeur pour former une couronne. Mais il est déjà alors plus qu'à la moitié de sa carrière; cet élan vers la lumière, qu'il a prolongé pendant de longues années, a épuisé ses forces les plus vives, et les efforts qu'il fait pour se montrer encore puissant en s'élargissant ne peuvent plus complétement réussir. Quand sa crue s'arrêtera, ce sera un chêne élevé, fort, élancé, mais il n'aura pas entre sa tige et sa couronne les proportions nécessaires pour être vraiment beau.—Si au contraire un chêne pousse dans un lieu humide, marécageux, et si le sol est trop nourrissant, de bonne heure, s'il a assez d'espace, il poussera dans tous les sens beaucoup de branches et de rameaux; mais ce qui manquera, ce seront des forces qui puissent l'arrêter et le retarder, aussi ce sera bientôt un arbre sans nœuds, sans ténacité, qui n'aura rien d'abrupte, et, vu de loin, il aura l'aspect débile du tilleul; il n'aura pas de beauté, du moins la beauté du chêne.—S'il croît sur la pente d'une montagne, dans un terrain pauvre et pierreux, il aura cette fois trop de nœuds et de coudes, c'est la liberté du développement qui manquera; il sera étiolé, sa crue s'arrêtera de bonne heure, et devant lui on ne dira jamais: «Là vit une force qui sait nous en imposer.»
«—J'ai pu voir de très-beaux chênes, dis-je, il y a quelques années, lorsque de Gœttingue je fis quelques excursions dans la vallée du Weser. Je les ai trouvés vigoureux, surtout à Solling, dans les environs de Hœxter.
«—Un terrain de sable ou sablonneux, dit Gœthe, dans lequel ils peuvent pousser en tous sens de vigoureuses racines, paraît leur être surtout favorable. Quant à l'exposition, il leur faut un endroit tel qu'ils puissent recevoir de tous les côtés lumière, soleil, pluie et vent. S'ils poussent commodément, abrités du vent et de l'orage, ils viennent mal, mais une lutte de cent années avec les éléments les rend si forts et si puissants que la présence d'un chêne, arrivé à sa pleine croissance, nous saisit d'admiration.
«—Ne pourrait-on pas, demandai-je, de ces explications tirer une conséquence et dire: Une créature est belle quand elle est arrivée au sommet de son développement naturel?
«—Parfaitement,» dit Gœthe.