Ampère, le cosmopolite d'idées, arrive à Weimar. Gœthe lui donne à dîner et s'exalte dans son entretien. Mérimée revient dans la conversation, de Vigny et d'autres talents. On a aussi beaucoup causé sur Béranger, dont Gœthe a chaque jour dans la pensée les incomparables chansons. On discuta la question de savoir si les chansons joyeuses d'amour étaient préférables aux chansons politiques. Gœthe dit qu'en général un sujet purement poétique était aussi préférable à un sujet politique que l'éternelle vérité de la nature l'est à une opinion de parti.

«Les Bourbons ne paraissent pas lui convenir: il est vrai que c'est maintenant une race affaiblie! Et le Français de nos jours veut sur le trône de grandes qualités, quoiqu'il aime à partager le gouvernement avec son chef et à dire aussi son mot à son tour.»

«Après dîner, la société se répandit dans le jardin; Gœthe me fit un signe, et nous partîmes en voiture pour faire le tour du bois par la route de Tiefurt. Il fut, pendant la promenade, très-affectueux et très-aimable. Il était content d'avoir noué d'aussi heureuses relations avec Ampère, et il s'en promettait les plus heureuses suites pour la diffusion et la juste appréciation de la littérature allemande en France.

«Ampère, dit-il, a placé son esprit si haut qu'il a bien loin au-dessous de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les idées bornées de beaucoup de ses compatriotes; par l'esprit, c'est bien plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme lui.»

XIV.

Voici une scène où l'âme scientifique et pittoresque de Gœthe se développe en liberté. Lisons-le encore, avant d'arriver aux dernières scènes de sa vie.

«Mercredi, 26 septembre 1827.

«Ce matin Gœthe m'avait invité à une promenade en voiture; nous devions aller à la pointe d'Hottelstedt[27], sur la hauteur occidentale de l'Ettersberg. La journée était extrêmement belle. En montant la colline, nous ne pouvions marcher qu'au pas, et nous eûmes occasion de faire diverses observations. Gœthe remarqua dans les haies une troupe d'oiseaux, et il me demanda si c'étaient des alouettes.

«Ô grand et cher Gœthe, pensai-je, toi qui as comme peu d'hommes fouillé dans la nature, tu me parais en ornithologie être un enfant!...—Ce sont des embérises et des passereaux, dis-je, et aussi quelques fauvettes attardées qui, après leur mue, descendent des fourrés de l'Ettersberg dans les jardins, dans les champs, et se préparent à leur départ; il n'y a pas là d'alouettes. Il n'est pas dans la nature de l'alouette de se poser sur les buissons. L'alouette des champs ainsi que l'alouette des airs monte vers le ciel, redescend vers la terre; en automne, elle traverse l'espace par bandes et s'abat sur des champs de chaume, mais jamais elle ne se posera sur une haie ou sur un buisson. L'alouette des arbres aime la cime des grands arbres; elle s'élance de là en chantant dans les airs, puis redescend sur la cime. Il y a aussi une autre alouette que l'on trouve dans les lieux solitaires, au midi des clairières; elle a un chant très-tendre, qui rappelle le son de la flûte, mais plus mélancolique. Cette espèce ne se trouve point sur l'Ettersberg, qui est trop vivant et trop près des habitations; elle ne va pas d'ailleurs non plus sur les buissons.

«—Ah! ah! vous paraissez en ces matières n'être pas tout à fait un apprenti.