—Pourquoi donc en prendre encore un? C'est là ce que j'appelle du désordre. Il me faudrait un majordome dans la maison! Et pourquoi le muet a-t-il un chien? qui le lui a permis? Hier, je me suis approchée de la fenêtre; cette vilaine bête était là sous mes rosiers mêmes traînant et rongeant je ne sais quelle horreur!»

Après une minute de silence, la baruinia ajouta:

«Que ce chien disparaisse aujourd'hui même; tu entends?

—J'entends.

—Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai rappeler plus tard.»

Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre Étienne, couché sur un banc, dans la position d'un guerrier tué sur un tableau de bataille, ses pieds nus sortant de dessous son caftan qui lui servait de couverture. Il le réveilla et lui donna à voix basse un ordre auquel le valet répondit par un bâillement et un éclat de rire. Puis le majordome s'éloigna, et Étienne se leva, revêtit son caftan, chaussa ses bottes et s'avança sur le seuil de la porte. Cinq minutes après, Guérassime apparut portant une énorme charge de bois; car, en été comme en hiver, la veuve voulait qu'il y eût du feu dans sa chambre à coucher et dans son cabinet. Guérassime était comme de coutume accompagné de sa chère Moumou, et comme de coutume il la laissa à la porte de l'appartement où il allait déposer son fardeau.

Étienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce moment, se précipita sur la chienne comme le vautour sur un poulet, la serra contre le parquet, puis, l'étreignant sur sa poitrine pour l'empêcher de crier, descendit l'escalier sans regarder s'il était suivi, s'élança dans un drochky et se fit conduire au marché. Là, il vendit la chienne pour un demi-rouble, à la condition seulement qu'on la tiendrait à l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle expédition terminée, il remonta dans son drochky, mais il le quitta à quelque distance de la maison, fit le tour, ne voulant pas traverser la cour, de peur d'y rencontrer Guérassime, et rentra dans la maison par un passage dérobé.

Il n'avait pas besoin de prendre tant de précautions: Guérassime n'était pas dans la cour. En sortant des appartements de sa maîtresse, il n'avait plus retrouvé Moumou à sa place habituelle, et il ne se rappelait pas que jamais la fidèle bête se fût écartée du seuil où elle l'attendait. Aussitôt il avait couru de côté et d'autre à la recherche de sa chère Moumou, dans sa chambre, dans le grenier au foin, dans la rue, partout: point de Moumou.

Guérassime, éperdu, s'adressa aux domestiques de l'hôtel, leur demandant par signes, avec une expression de désespoir, s'ils n'avaient pas vu sa chienne. Les uns ne savaient réellement pas ce qui s'était passé; d'autres, mieux instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses grands airs et se mit à crier contre les cochers.

Guérassime sortit et ne rentra qu'à la nuit. À voir son visage abattu, son corps fatigué, ses vêtements couverts de poussière, on devait supposer qu'il avait parcouru la moitié de Moscou.