Il s'arrêta en face des fenêtres de la baruinia, jeta un regard sur le perron où une demi-douzaine de domestiques se trouvaient réunis, appela Moumou... Moumou ne répondit pas.

Alors il s'éloigna. Tous l'observaient, mais personne n'osait ni prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui déjà l'avait épié une fois, raconta le lendemain à la cuisine que toute la nuit le malheureux n'avait fait que gémir.

Ce jour-là, Guérassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut obligé d'aller à sa place faire la provision d'eau, ce dont le digne Potapu n'était nullement satisfait.

Le veuve demanda à Gabriel s'il s'était souvenu de ses ordres, et le majordome se hâta de répondre qu'ils étaient exécutés.

Le jour suivant, Guérassime sortit de sa cellule et reprit son travail. Il dîna tristement avec les domestiques, puis s'éloigna sans saluer personne. Sa figure naturellement dépourvue d'expression, comme celle des sourds-muets, semblait à présent pétrifiée. Après le dîner, il sortit de nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira dans le grenier à foin. La nuit était belle, la lune rayonnait sur le ciel sans nuages; Guérassime, couché sur le foin, dormait d'un sommeil inquiet, respirant avec peine, et se retournant à chaque instant.

Tout à coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son vêtement. Il tressaillit, mais ne leva pas la tête et ferma les yeux. Mais voilà que le tiraillement recommence et devient plus fort; Guérassime se lève, regarde. Moumou est devant lui portant un bout de corde brisé à son cou. Un long cri de joie s'échappe des lèvres de Guérassime. Il prend sa fidèle chienne dans ses bras, et elle lui lèche follement les yeux, les joues, la barbe.

Après ce premier élan de bonheur, le muet se mit à réfléchir, puis descendit avec précaution de son grenier, et voyant que personne ne l'observait, entra dans sa petite chambre. Déjà il avait songé que sa chienne, si dévouée, ne l'avait point abandonné d'elle-même, qu'elle lui avait été enlevée par l'ordre de sa maîtresse, et quelques-uns des gens lui avaient fait comprendre la colère de la vieille veuve contre l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de le soustraire à un nouveau péril; d'abord il lui donna à manger, le caressa, le coucha sur son lit, puis après avoir longtemps songé au moyen de le soustraire à une autre persécution, il résolut de le garder tout le jour en secret dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il ferma avec un de ses vêtements l'ouverture qu'il avait pratiquée à sa porte pour Moumou, et à peine l'aurore commençait-elle à poindre qu'il descendit dans la cour, comme si de rien n'était. Il s'avisa même, le bon muet, d'affecter, un air triste comme le jour précédent; il ne pensait pas que la pauvre bête le trahirait par ses aboiements. Bientôt, en effet, les domestiques surent qu'elle était revenue; mais, soit par pitié pour son maître, soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait cette découverte. Le majordome se gratta le front et fit un geste comme pour dire: «Eh bien, à la garde de Dieu! Peut-être que la baruinia n'en saura rien.»

Ce jour-là, Guérassime travailla avec une ardeur extraordinaire, nettoya toute la cour, sarcla les plantes du jardin, enleva les pieux de la clôture pour s'assurer de leur solidité, et les replanta avec soin. Il travailla si bien que la baruinia elle-même remarqua son zèle.

De temps à autre, dans le cours de la journée, il alla voir à la dérobée sa chère recluse; puis, dès que la nuit fut venue, il se retira près d'elle, et à deux heures, il sortit avec elle pour lui faire respirer l'air frais. Il la promenait depuis un certain temps dans la cour, et il se disposait à rentrer, quand soudain un bruit confus résonna dans la ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la palissade, flaira le sol, et fit entendre un long et perçant aboiement. Un homme ivre s'était couché au pied de la palissade pour y passer la nuit.

En ce moment, la baruinia venait de s'endormir après une crise nerveuse, une de ces crises qu'elle subissait ordinairement à la suite d'un souper trop copieux.