Lemm s'arrêta court.
«Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les ténèbres de la tombe, et non point un avenir couleur de rose.»
Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon. Après le thé, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le dîner, se remit à parler de Lise, à l'instigation de Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un évident intérêt.
«Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin. Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en fleur. Si je l'invitais à venir passer une journée avec sa mère et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il agréable?»
Lemm inclina la tête de côté.
«Invitez, murmura-t-il.
—Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.
—Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard avec un sourire presque enfantin.
Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez les Kalitine.
La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant le dîner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle il glissait à chaque instant la main, un petit rouleau de papier de musique, et, les lèvres pincées, le plaça en silence sur le piano. C'était la romance qu'il avait composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il était fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au piano et déchiffra la romance. Hélas! la musique en était compliquée et d'une forme pénible; on voyait que le compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et Lise s'en aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans proférer une parole, il remit sa romance en poche; à la demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha la tête et dit d'une manière significative: