Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient, si le temps était beau, pour visiter la ferme ou pour se promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux. Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son village et le faisait entrer dans sa maison.

Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la cabane d'un valet qu'à une habitation de maître. Sur le toit de chaume, où nichaient diverses familles d'oiseaux, s'élevait une mousse verte. Des deux corps de logis construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre, l'un penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et menaçait de s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette maison ne présentait pas un aspect plus agréable au dedans. Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa modestie de caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une maisonnette où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son ménage était fait par une femme d'une quarantaine d'années, nommée Marthe, très-dévouée et très-probe, mais très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le linge, et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une condition convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.

Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était très-hospitalier; il aimait à donner à dîner, et s'efforçait surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle, courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait ordinairement d'un morceau d'esturgeon desséché et d'un verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il en riant, contre l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre apportait au dîner le même appétit qu'au repas du matin, puis se retirait à l'écart pour faire une sieste de quelques heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux étrangers.

Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre détachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix de ténor assez agréable. Il avait pour la musique un goût beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer le nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui venait de commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se sentait enclin à la tristesse ou à la mélancolie, il chantait en nasillant légèrement une des chansons de son régiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le maréchal des logis nous présente son rapport.» Parfois Boris essayait de l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni très-harmonieuse.

À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se quittaient, pour recommencer le lendemain la même existence.

Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit tout à coup d'un ton expressif:

«Il y a une chose qui m'étonne, Boris.

—Quoi donc?

—C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos qualités d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.

—Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent à ce genre de vie.