—À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.

Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se retournant vers Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je suis sure, monsieur Boris, que vous vous intéressez à la littérature russe?

—Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris, qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres nouveaux, et s'en tenait à Pouschkine.

—Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à présent aux œuvres de Marlinski? Elle me semble très-injuste, n'êtes-vous pas de mon avis?

—Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua Boris.

—C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte dans les régions idéales, et maintenant on ne s'applique qu'à peindre les réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le mouvement de l'existence journalière, dans le monde, sur cette terre?

—Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la regardant. Je trouve ici même un grand attrait.»

Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla vouloir prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en silence.

L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant rapidement d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune question, sans prendre aucun caractère décisif. On en vint à parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvénients, et de la destinée des femmes en général. Sophie prit le parti d'attaquer le mariage, et peu à peu s'anima, s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de la contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait les œuvres de Marlinski: elle les avait étudiées et en avait profité. Les grands mots d'art, de poésie diapraient constamment son langage.

«Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse dissertation, qu'y a-t-il de plus précieux pour la femme que la liberté de pensée, de sentiment, d'action?