J'étais déjà sur la place, au milieu des Italiens et d'une foule de gens qui criaient et pleuraient en reconduisant leurs garçons, et je ne voyais rien, je n'entendais rien.
Quand le roulement recommença, je regardai et je vis que j'étais entre Klipfel et Furst, tous deux le sac au dos; leurs parents devant nous, sur la place, pleuraient comme pour un enterrement. À droite, près de l'Hôtel-de-Ville, le capitaine Vidal, à cheval sur sa petite jument grise, causait avec deux officiers d'infanterie. Les sergents faisaient l'appel et l'on répondait. On appela Furst, Klipfel, Bertha, nous répondîmes comme les autres; puis le capitaine commanda: «Marche!» et nous partîmes deux à deux vers la porte de France.
Au coin du boulanger Spitz, une vieille, au premier, cria de sa fenêtre, d'une voix étranglée:
«Kasper! Kasper!»
C'était la grand'mère de Zébédé; son menton tremblait. Zébédé leva la main sans répondre; il était aussi bien triste et baissait la tête.
Moi, je frémissais d'avance de passer devant chez nous. En arrivant là, mes jambes fléchissaient; j'entendis aussi quelqu'un crier des fenêtres, mais je tournai la tête du côté de l'auberge du Bœuf-Rouge; le bruit du tambour couvrait tout.
Les enfants couraient derrière nous en criant: «Les voilà qui partent... Tiens... Voilà Klipfel... Voilà Joseph!»
Sous la porte de France, les hommes de garde rangés en ligne nous regardèrent défiler, l'arme au bras. Nous traversâmes l'avancée, puis nos tambours se turent, et nous tournâmes à droite. On n'entendait plus que le bruit des pas dans la boue, car la neige fondait.
Nous avions dépassé la ferme du Gerberhoff, et nous allions descendre la côte du grand pont, lorsque j'entendis quelqu'un me parler; c'était le capitaine, qui me criait du haut de son cheval:
«À la bonne heure, jeune homme; je suis content de vous!»