[32]: Célimène se retranche derrière la vanité pour repousser les traits de sa rivale. Elle l'attaque, en femme instruite de ce qui peut blesser le plus profondément une femme; son triomphe passager sera la cause de sa perte, car elle éveille une haine qui doit être irréconciliable. C'est ainsi que Molière lie cette scène à l'action générale, dont elle va hâter la marche et préparer le dénoûment.
[33]: Ce mot de brillants était autrefois d'un usage plus étendu qu'aujourd'hui; on disait: Il y a bien des brillants, de grands brillants dans ce poème. Ces exemples sont tirés du Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694. (A.)
[34]: À peine Orgon a-t-il parlé, qu'il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière. On peut s'attendre à tout d'un homme qui, arrivant dans sa maison, répond à tout ce qu'on lui dit par cette seule question: Et Tartuffe? et s'apitoie sur lui de plus en plus quand on lui dit que Tartuffe a fort bien mangé et fort bien dormi. Cela n'est point exagéré, c'est ainsi qu'est fait ce que les Anglais appellent l'infatuation, mot assez peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un travers très-commun.—Le mot engouement exprime aussi très-bien cette passion des esprits faibles; car, il faut le remarquer, l'infatuation ou l'engouement est une maladie de l'esprit; le cœur n'y a aucune part: ainsi l'infatuation du comte de Galiano pour son singe, d'un roi pour son favori, et d'Orgon pour Tartuffe, sont des passions du même genre. Et, loin d'accuser Molière et Le Sage d'avoir rien exagéré, il faut les louer d'être restés dans de si justes bornes. J'ai vu une mère de famille, en rentrant dans sa maison après un assez long voyage, se dérober aux empressements de son mari et de trois filles charmantes, pour prodiguer ses caresses à un chien favori, vilain animal dont elle faisait ses délices. Une pareille scène est plus outrée cent fois que celle d'Orgon. L'art du poëte comique n'est pas de peindre les travers de la pauvre humanité dans leurs plus grands excès, mais de saisir ce point unique qui excite tout à la fois la réflexion et la gaieté du spectateur.
[35]: Un soir, pendant la campagne de 1662, comme Louis XIV allait se mettre à table, il lui arriva de dire à Péréfixe, évêque de Rodez, son ancien précepteur, qu'il lui conseillait d'en aller faire autant. «Je ne ferai qu'une légère collation, dit le prélat en se retirant; c'est aujourd'hui vigile et jeûne.» Cette réponse fit sourire un courtisan, qui, interrogé par Louis XIV, répondit que Sa Majesté pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de Rodez: après quoi il fit un récit exact du dîner de S. Exc., dont le hasard l'avait rendu témoin. À chaque mets exquis que le conteur nommait, Louis XIV s'écriait: «Le pauvre homme!» prononçant ces mots d'un son de voix varié qui les rendait plus plaisants. Molière, témoin de cette scène, en fit usage dans le Tartuffe.
[36]: Ce manége est aussi celui de Panurge, dans Rabelais. «Quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sus le propos de lingerie, et leur mettoit la main au sein, demandant: «Et cest ouvraige, est-il de Flandres ou de Haynault?»
[37]: On ne saurait trop admirer l'adresse avec laquelle Elmire sait en même temps tenir dans le respect le plus audacieux des hommes, et pousser un hypocrite à se montrer à découvert. Elle éveille ses craintes par la dignité de son maintien, et ses espérances par la douceur de ses paroles. Dès lors, l'issue du combat qui se livre dans l'âme de Tartuffe n'est plus douteuse. Lorsque la crainte et l'espérance sont aux prises, la passion l'emporte toujours; c'est la marche du cœur humain.
[38]: Quel sublime comique le poëte a tiré ici du combat des deux passions hideuses qui agitent ce scélérat! comme dans sa détresse il appelle à son aide tous les secrets de son art infernal! flatterie, hypocrisie, persuasion, humilité, pudeur, il essaye toutes les armes, et on rit; car plus il veut cacher sa turpitude, plus il se montre odieux et ridicule.
[39]: Elmire a lu depuis longtemps dans le cœur de l'hypocrite: elle n'est ni surprise ni fâchée de sa déclaration; en femme habile, elle comprend tout le pouvoir que lui abandonne celui qui jette le trouble dans sa maison. Elmire n'est pas seulement douce et sage, elle est encore adroite et pénétrante. Nous verrons plus tard qu'elle n'a oublié aucun des avantages qu'elle prend ici.
[40]: On a cru que ce vers était une parodie de celui de Sertorius:
Et pour être Romain, je n'en suis pas moins homme,