«Ogar attaque Dala: ils combattent sur la plaine. Ogar songe à son poignard; c'est l'arme qu'il affectionne: il l'enfonça neuf fois dans les flancs de Dala; le sort du combat est changé: trois fois je perçai de ma lance le bouclier de Cormac; trois fois sa lance se rompit sur le mien. Ô jeune et malheureux amant! je lui tranchai la tête: cinq fois je l'agitai par sa chevelure: les amis de Cormac prirent la fuite. Quiconque alors, aimable Malvina, m'eût osé dire qu'un jour, aveugle et infirme, je passerais les nuits dans la solitude, eût eu besoin d'avoir une cotte d'armes d'une trempe bien forte, et un bras invincible.
«Mais déjà l'on n'entend plus sur la plaine obscure du Lena le son des harpes et la voix des bardes. Les vents inconstants soufflaient avec violence, et le chêne altier balançait sur ma tête son tremblant feuillage: Evirallina occupait mes pensées, lorsque dans tout l'éclat de sa beauté, et roulant dans ses pleurs l'azur de ses beaux yeux, elle m'apparut sur son nuage, et d'une voix faible:
«Ossian, dit-elle, lève-toi et sauve mon fils! sauve mon cher Oscar. Près du chêne qui est au bord du Lubar, il combat contre les enfants de Loclin....»
Elle dit et se replonge dans son nuage: je me revêts de mon armure, et ma lance soutient et précipite mes pas: mes armes retentissent; je répétais à demi-voix, suivant ma coutume dans les dangers, les antiques chansons des héros. Les guerriers de Loclin entendirent le bruit lointain de ma marche: ils fuient, mon fils les poursuit. «Reviens, mon fils, lui criai-je, reviens, ne poursuis plus l'ennemi, quoique Ossian soit derrière toi.» Il obéit à ma voix et revient sur ses pas; c'était un charme pour mon oreille que le bruit des armes d'Oscar. «Pourquoi, me dit-il, arrêtes-tu mon bras avant que la mort les ait tous enveloppés de ses ombres? Sais-tu que, farouches et terribles, ils ont assailli ton fils et Fillan? qu'ils veillaient attentifs aux alarmes de la nuit? Nos épées en ont détruit quelques-uns: mais tels que les flots de l'Océan poussés par les vents sur les sables de Mora, tels s'avancent les guerriers de Loclin sur la plaine de Lena: les fantômes de la nuit jetèrent des cris sinistres, et j'ai vu étinceler les météores, avant-coureurs de la mort. Laisse-moi réveiller le roi de Morven, lui qui sourit au danger: il ressemble au radieux enfant du ciel lorsqu'il se lève et dissipe l'orage.»
«Fingal venait de s'éveiller brusquement d'un songe, et s'appuyait sur le bouclier de Trenmor, bouclier fameux que ses pères levèrent jadis mille fois dans les guerres de leur famille. Le héros avait vu dans son sommeil l'ombre affligée d'Agandecca. Elle était venue de l'Océan, et s'était avancée seule et à pas lents sur la plaine de Lena: son visage était pâle et ses joues étaient baignées de larmes: plusieurs fois, de sa robe de nuages, elle avance sa main livide; elle l'étend sur Fingal en silence et en détournant les yeux. «Pourquoi la fille de Starno verse-t-elle des pleurs? lui dit Fingal en soupirant; pourquoi cette pâleur sur ton visage?... Elle disparaît sur les vents, et laisse Fingal au milieu des ténèbres. Elle pleurait les guerriers de sa nation qui allaient périr sous les coups de Fingal.
«Le héros s'éveille, et voit encore Agandecca dans ses pensées. Il entend le bruit des pas d'Oscar, il aperçoit la lueur de son bouclier: car le rayon naissant du matin avait déjà traversé les mers d'Ullin.
«Que fait l'ennemi, dit en se levant le roi de Morven? Entraîné par la peur, fuit-il sur les flots de l'Océan? ou attend-il un nouveau combat? Mais qu'ai-je besoin de le demander: ce sont leurs voix que m'apportent le vent du matin. Oscar, vole sur la plaine, et réveille nos ennemis pour combattre.»
«Le roi se plaça près de la roche de Lubar, et trois fois il éleva sa voix terrible. Le cerf tressaille près des sources de Cromla, et les rochers tremblent sur les collines. Tels que les nuages amassent les tempêtes et voilent l'azur des cieux, tels à la voix de Fingal accoururent les enfants du désert: toujours ses guerriers étaient émus de joie aux accents de sa voix; souvent il les avait conduits au combat et ramenés chargés des dépouilles de l'ennemi.
«Venez, guerriers intrépides, venez donner la mort: Fingal vous verra combattre. Mon épée reluira sur cette colline: elle sera l'appui de mon peuple; mais puissiez-vous n'avoir jamais besoin de son secours, tandis que le fils de Morni va combattre à ma place!... C'est lui qui va marcher à votre tête: il faut que sa gloire devienne célèbre dans nos chants. Ô vous, ombres des héros morts, hôtes légers des nuages, accueillez avec bonté mes guerriers terrassés, et conduisez-les dans l'asile de vos collines. Qu'ils puissent un jour, portés sur les vents, traverser l'espace de mes mers, me visiter dans mes songes, et réjouir quelquefois mon âme dans le silence de la nuit et du repos.
«Fillan, Oscar, et toi, beau Ryno à la lance redoutable, marchez au combat avec intrépidité; suivez le fils de Morni, contemplez les actions de son bras, et que vos épées soient rivales de la sienne. Protégez les amis de votre père, et que les guerriers des anciens temps soient présents à votre souvenir. Mes enfants, quand vous tomberiez ici sur les champs d'Erin, je vous reverrais encore: bientôt, bientôt nos froides et pâles ombres se rencontreront dans les nuages et traverseront ensemble les coteaux de Cona.»