On prépare la fête. Les harpes résonnent. La joie règne dans les palais; mais cette joie bruyante ne fait que couvrir la douleur qui habite au fond des cœurs. C'est le faible et pâle rayon de la lune qui effleure un nuage épais sans le pénétrer. Les chants cessent. Le roi de Croma élève la voix: il me parle sans verser une larme; mais ses sanglots interrompent cent fois ses paroles. «Fils de Fingal, ne remarques-tu pas la tristesse qui règne dans mon palais? Je n'étais pas triste dans mes fêtes, quand mes guerriers vivaient.»
XIII
Le dernier des chants originaux d'Ossian est celui intitulé Berrathon, et on le nomme, en Écosse, le Dernier Hymne d'Ossian. Fingal, dans son voyage de Loclin, où il avait été appelé par Sarno, père d'Agandecca, relâcha à Berrathon, petite île de la Scandinavie. Il fut reçu magnifiquement par Larmor, roi de cette île, et vassal du souverain de Loclin. Fingal lui jura dès lors une amitié éternelle, et lui en donna bientôt une preuve éclatante. Larmor fut détrôné et mis en prison par Uthal, son propre fils. Fingal envoya aussitôt Ossian et Toscar, père de Malvina, pour briser les fers de Larmor, et punir la conduite dénaturée d'Uthal. Uthal était d'une beauté rare et qui était passée en proverbe: aussi fut-il chéri des femmes. La belle Nina Thoma, fille de Tor-Thoma, prince voisin de Berrathon, en devint éprise, et s'enfuit avec lui. Il la quitta bientôt pour une autre: il eut même la cruauté de conduire Nina dans une île déserte, dans le dessein de l'y abandonner. Elle fut délivrée par Ossian, qui arriva à Berrathon avec Toscar, défit l'armée d'Uthal et le tua de sa main. Nina, dont l'amour n'était pas éteint par la perfidie de son amant, mourut de douleur en apprenant sa mort. Ossian et Toscar rétablirent Larmor sur le trône de Berrathon, et retournèrent triomphants vers Fingal.
BERRATHON
Ô torrent! roule tes flots azurés autour de l'étroite vallée de Lutha; forêts des montagnes, penchez-vous pour l'ombrager, quand, à midi, le soleil y darde tous ses feux. On y voit le chardon solitaire, dont la chevelure grisâtre est le jouet des vents. La fleur incline sa tête au souffle du zéphyr, et semble lui dire: «Zéphyr importun, laisse-moi reposer, laisse-moi rafraîchir ma tête dans la rosée du ciel, dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles desséchées. Demain, le chasseur, qui m'a vue dans toute ma beauté, reviendra: ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y trouveront plus.» Ainsi l'on viendra dans ces lieux prêter en vain l'oreille pour entendre la voix d'Ossian; elle sera éteinte. Le chasseur, au lever de l'aurore, s'approchera de ma demeure; il n'y entendra plus les sons de ma harpe. «Où est le fils de l'illustre Fingal?» Les larmes couleront sur ses joues.
Viens donc, ô Malvina, viens, en chantant, me conduire dans la riante vallée de Lutha; élèves-y mon tombeau. Malvina, où es-tu? Je n'entends point ta voix chérie, je n'entends point tes pas légers. Approche, fils d'Alpin, dis: où est la fille de Toscar?
LE FILS D'ALPIN.
Ossian, j'ai passé près des murs antiques de Tar-Lutha. La fumée ne s'élevait plus de la salle des fêtes: les cris de la chasse avaient cessé; un morne silence régnait dans les bois de la colline. J'ai vu les filles de Lutha qui revenaient un arc à la main. Je leur ai demandé où était Malvina: elles ont tourné la tête sans me répondre, et leur beauté paraissait couverte d'un voile de tristesse: telles dans la nuit s'obscurcissent les étoiles, lorsque leur lumière s'étend dans un humide brouillard.
OSSIAN.
Repose en paix, fille du généreux Toscar. Astre charmant, tu n'as pas brillé longtemps sur nos montagnes. Belle et majestueuse, au moment où tu as disparu, tu ressemblais à la lune quand elle réfléchit son image tremblante sur les flots; mais tu nous a laissés dans une affreuse obscurité. Nous sommes assis près du rocher, au milieu d'un vaste silence, et sans autre lumière que celles des météores. Astre charmant, tu as bientôt disparu!