Le quatrième jour nous déployâmes nos voiles au souffle favorable du nord.

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«Tels étaient mes exploits, fils d'Alpin, quand mon bras avait la vigueur de la jeunesse. Telles étaient les grandes actions de Toscar; mais Toscar est maintenant sur le nuage qui vole dans les airs, et je suis resté seul à Lutha. Ma voix est comme le bruit mourant des vents quand ils abandonnent les forêts; mais Ossian ne sera pas longtemps seul: il voit la vapeur qui doit recevoir son ombre, il voit le brouillard qui doit former sa robe quand il apparaîtra sur ces collines. Nos faibles descendants me verront et admireront la haute stature des héros du temps passé, ils se cacheront dans leurs grottes et ne regarderont le ciel qu'en tremblant, car je marcherai dans les nuages et les orages rouleront autour de moi.»

«Conduis, fils d'Alpin, conduis le vieillard dans les bois. Les vents se lèvent, les sombres flots du lac frémissent. Ne vois-tu pas un arbre dépouillé de ses feuilles se pencher sur la colline de Mora? Oui, fils d'Alpin, il se penche au souffle des vents bruyants. Ma harpe est suspendue à une branche desséchée: ses cordes rendent un son lugubre. Est-ce le vent, ô ma harpe, ou quelque ombre qui te touche en passant? C'est sans doute l'amant de Malvina... Mais apporte-moi ma harpe, fils d'Alpin. Je veux chanter encore. Je veux que ces doux accords accompagnent le départ de mon âme. Mes aïeux les entendront dans leurs palais aériens. La joie brillera sur leurs faces obscures; ils se pencheront sur le bord de leurs nuages, ils étendront les bras pour recevoir leur fils.»

Un chêne antique et revêtu de mousse se penche et gémit sur le torrent. La fougère flétrie gémit auprès, et ses longues feuilles ondoyantes se mêlent aux cheveux blancs d'Ossian. Essaye ta harpe, Ossian, et commence tes chants; approchez, ô vents, et déployez toutes vos ailes; portez mes tristes accents jusqu'au palais aérien de Fingal, qu'il puisse entendre encore la voix de son fils, la voix du chantre des héros. Le vent du nord ouvre tes portes, ô Fingal; je te vois assis sur les vapeurs au milieu du faible éclat de tes armes. Tu n'es plus la terreur des braves. Ta substance n'est qu'un nuage pluvieux, dont le voile transparent nous laisse voir les yeux humides des étoiles. Ton bouclier est comme la lune à son déclin; ton épée est une vapeur à demi enflammée... Qu'il paraît sombre et faible, ce héros qui, jadis, marchait si brillant et si fort!

Mais tu te promènes sur les vents du désert, et tu tiens les noires tempêtes dans ta main. Dans ta colère, tu saisis le soleil et tu le caches dans tes nuages. Les enfants des lâches tremblent, et mille torrents tombent du ciel.

Mais quand tu t'avances calme et paisible, le zéphyr du matin accompagne tes pas. Le soleil sourit dans ses plaines azurées; le ruisseau, plus brillant, serpente dans son vallon; les arbrisseaux balancent leurs têtes fleuries et le chevreuil bondit gaiement vers la forêt. Un bruit sourd s'élève dans la bruyère, les vents orageux se taisent. J'entends la voix de Fingal, cette voix qui depuis si longtemps n'a frappé mon oreille: «Viens, me dit-il, viens, Ossian; il ne manque rien à la renommée de Fingal. Nous avons brillé un moment comme des flammes passagères, mais nous avons quitté la vie comblés de gloire. Quoiqu'un éternel silence règne dans les plaines où nous avons vaincu, notre renommée vit dans nos tombeaux; la voix d'Ossian s'est fait entendre, et sa harpe a fait retentir les voûtes de Selma. Viens, Ossian, viens.....» À ces mots, Fingal s'envole avec ses aïeux au milieu des nuages.

Oui, je vais te rejoindre, ô roi des héros! la vie d'Ossian touche à son terme. Je sens que bientôt je vais disparaître; bientôt on ne verra plus la trace de mes pas dans Selma. Je vais m'endormir près du rocher de Mora, et les vents sifflants dans mes cheveux blancs ne m'éveilleront plus. Ô vents, que vos ailes légères vous emportent loin de ces lieux, vous ne pouvez plus troubler le repos du barde, ses yeux s'appesantissent. La nuit sera longue..... Retirez-vous, vents impétueux!

Mais, fils de Fingal, pourquoi cette tristesse, pourquoi ce nuage sur ton âme? Les héros des temps anciens ne sont plus et leur renommée a péri avec eux. Les enfants des siècles à venir passeront une race nouvelle les remplacera: les hommes se succèdent comme les flots de l'Océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées, elles volent au souffle des vents; mais bientôt on voit reverdir un feuillage nouveau. Ta beauté, ô Ryno[14], a-t-elle été durable? Ta force, mon cher Oscar, a-t-elle résisté au temps? Fingal lui-même n'a-t-il pas succombé, et les salles de ses aïeux n'ont-elles pas oublié l'empreinte de ses pas? Et toi, barde décrépit, tu resterais sur cette terre d'où les héros ont disparu! Non, mais ma gloire restera; elle y croîtra comme le chêne de Morven, qui oppose sa large tête à l'orage et se rit des efforts des vents.

XIV