«Les enfants de Loclin en tendirent de loin le bruit de sa course impétueuse. Swaran frappa son bouclier et appela le fils d'Arno.
«Quel est, dit-il, ce murmure qui vient roulant le long de la colline et qui ressemble aux sourds bourdonnements des insectes du soir? Ce sont ou les enfants d'Inisfail qui descendent, ou les vents qui mugissent dans les profondeurs de la forêt lointaine. Tel est le bruit du Gormal[10], avant que les vagues agitées lèvent leurs têtes blanchissantes. Fils d'Arno, monte la colline et porte tes regards sur la noire surface des bruyères.»
«Arno part et revient éperdu. Il roule des yeux égarés. Son cœur palpite: sa voix est tremblante et n'articule que des mots interrompus.
«Lève-toi, fils de l'Océan, lève-toi! Je vois descendre de la montagne le noir torrent des combats; je vois s'avancer les files profondes des enfants d'Erin. Le char de bataille, le rapide char de Cuchullin, vient comme un tourbillon enflammé qui porte la mort. Il roule comme un flot sur la plaine liquide, ou comme un nuage d'or qui s'étend sur la bruyère. Ses larges côtés sont incrustés de pierres brillantes: telle au milieu de la nuit la mer étincelle autour de nos vaisseaux. Le timon est d'if poli; le siége est formé d'os éclatants de blancheur; ses flancs sont remplis de lances entassées, et le fond est foulé par les pieds des héros. Du côté droit, on voit un coursier écumant, superbe, bondissant, le plus fort, le plus léger de la colline: son pied frappe et fait retentir la terre; sa crinière flottante ressemble aux ondes de ce torrent de fumée qui roule sur le coteau; ses flancs sont couverts d'un poil luisant; son nom est Sifadda. Au côté gauche est attelé un coursier non moins fougueux: enfant impétueux des montagnes, sa noire crinière s'élève sur sa tête superbe; ses pieds sont robustes et légers; les fougueux enfants de l'épée l'appellent Dusronnal. Mille liens tiennent le char suspendu. Les mors durs et polis brillent dans des flots d'écume. Des rênes légères, ornées de pierres radieuses, flottent sur le cou majestueux des coursiers, tandis qu'ils volent et franchissent les vallons. Ils ont dans leur course la légèreté du chevreuil et la force de l'aigle fondant sur sa proie. L'air siffle à leur passage comme les vents de l'hiver sur les neiges du sommet du Gormal. Sur le char s'élève le chef des guerriers: le nom du héros est Cuchullin, le fils de Semo. Sa joue basanée a la couleur de mon arc. Ses yeux farouches roulent sous de noirs sourcils. Sa chevelure tombe de sa tête en ondes de flammes, lorsque, penché en avant, il agite sa lance. Fuis, roi de l'Océan, fuis! il vient comme la tempête le long du vallon.
«—Quand m'as-tu vu fuir, quel que fût le nombre des lances ennemies? Quand m'as-tu vu fuir, fils d'Arno, guerrier sans courage? J'ai bravé les tempêtes du Gormal et la hauteur des flots écumants. J'ai bravé les nues orageuses, et je fuirais un guerrier! Fût-ce Fingal lui-même, mon âme ne serait point émue à son aspect. Levez-vous pour combattre, mes guerriers; rassemblez-vous autour de moi comme les flots de la mer. Rassemblez-vous autour du brillant acier de votre roi; fermes comme nos rochers, qui attendent l'orage avec joie et opposent les noires forêts qui les couvrent à la fureur des vents.
«Les héros s'avancent. Tels dans l'automne deux orages s'élancent l'un contre l'autre du haut de deux montagnes opposées, ou tels qu'on voit deux torrents tombant de leurs rochers se mêler, se combattre et mugir, confondus dans la plaine: ainsi se heurtent et se mêlent les armées de Loclin et d'Inisfail. Le chef combat le chef; le guerrier joint le guerrier; l'acier frappe, est frappé. Les casques volent en éclats; le sang coule et fume dans la plaine; les cordes résonnent sur les arcs tendus, les flèches sifflent dans l'air; les lances agitées tracent des cercles lumineux qui dorent la face orageuse de la nuit.
Des cris affreux se confondent dans les airs. Tel est le bruit confus de l'Océan lorsqu'il roule ses vagues mutinées; tels sont les derniers éclats du tonnerre. Quand les cent bardes de Cormac réunis eussent chanté les événements du combat, les cent bardes de Cormac auraient eu des voix trop faibles pour transmettre à l'avenir toutes les morts célèbres. Les héros tombaient en foule sur les héros, et le sang des braves ruisselait à grands flots.
«Pleurez, bardes consacrés au chant, pleurez la mort du noble Sithallin. Que les gémissements de Fiona fassent retentir la demeure de son cher Ardan. Ils sont tombés, comme deux chevreuils du désert, sous la main du puissant Swaran. Swaran rugissait, au milieu de ses guerriers, comme l'esprit de la tempête, lorsque assis sur les sombres nuages qui couronnent le sommet du Gormal, il jouit de la mort du matelot.
«Ta main n'est pas oisive, ô chef de l'île des Brouillards! Cuchullin, ton bras donna plus d'une fois la mort. Son épée était comme le trait de la foudre, qui frappe les enfants du vallon, lorsque les hommes tombent consumés, et que toutes les collines d'alentour sont en flammes. Dusronnal hennissait sur les corps des héros, et Sifadda[11] baignait ses pieds dans le sang. Sous leurs pas, le champ de bataille était dévasté comme les forêts désertes de Cromla, lorsque l'ouragan, chargé des noirs Esprits de la nuit, ravage l'humble bruyère et déracine les arbres.
«Pleure sur tes rochers, ô fille d'Inistore! Fille plus belle que l'Esprit des collines, lorsque, sur un rayon du soleil, il traverse les plaines silencieuses de Morven; penche ta belle tête sur les flots. Il est tombé, ton jeune amant, il est tombé pâle et sans vie sous l'épée de Cuchullin. Son jeune courage ne montrera plus en lui le digne rejeton des rois. Trenard, l'aimable Trenard est mort, ô fille d'Inistore! Ses dogues fidèles hurlent dans son palais en voyant passer son ombre. Son arc est détendu dans sa demeure; le silence règne dans ses forêts.