«Mille flots roulent contre un rocher: ainsi s'avance l'armée de Swaran; le rocher reçoit et brise ces milliers de flots: ainsi les guerriers d'Inisfail attendent et bravent l'armée de Swaran. La mort élève toutes ses voix à la fois et les mêle au son des boucliers. Chaque héros est une colonne de ténèbres, et son épée est dans sa main un rayon de feu. La plaine gémit comme le fer, rouge enfant de la fournaise, sous les coups de cent marteaux qui s'élèvent et le frappent tour à tour.

«Quels sont ces guerriers si sombres, si farouches, sur la plaine de Lena? Ils sont comme deux nuages, et leurs épées brillent comme l'éclair au-dessus de leurs têtes. Les collines sont ébranlées et les rochers tremblent avec toute leur mousse. Sans doute, c'est le fils de l'Océan et le roi d'Erin. Les yeux inquiets de leurs guerriers suivent leurs mouvements; mais la nuit dérobe les deux chefs dans ses ombres et finit leur terrible combat.

«Sur la pente du Cromla, Dorglas apprête un chevreuil; conquête matinale que les guerriers avaient faite sur la colline avant d'en descendre pour combattre. Cent jeunes guerriers amassent la bruyère: dix héros excitent la flamme; trois cents choisissent des pierres polies; la fumée se répand au loin et annonce la fête.

«Cuchullin a recueilli sa grande âme. Appuyé sur sa lance, il adresse ce discours au vieux Carril, à ce chantre vénérable des événements passés:

«Cette fête sera-t-elle pour moi seul? Le roi de Loclin restera-t-il sur le rivage d'Ullin, loin des fêtes et des concerts de son palais? Lève-toi, vénérable Carril, et porte mes paroles à Swaran. Dis à ce roi, venu sur les flots mugissants, que Cuchullin donne sa fête; qu'il vienne prêter l'oreille au murmure de mes bois, dans l'ombre de cette nuit nébuleuse. Tristes et glacés sont les vents qui fondent sur ses mers écumeuses; qu'il vienne donner des louanges aux accords de nos harpes; qu'il vienne entendre les chants de nos bardes.»

«Le vieux Carril part, et sa voix pleine de douceur invite le roi des noirs boucliers. «Swaran, roi des forêts, lève-toi, et quitte les fourrures de ta chasse. Cuchullin donne le festin solennel; viens partager sa fête.»

«Swaran, d'une voix lugubre comme le murmure du Cromla avant la tempête, répondit: «Quand toutes les jeunes filles, odieuse Inisfail, étendraient vers moi leurs bras de neige, offriraient à ma vue leurs seins palpitants et rouleraient avec douceur des yeux pleins d'amour, immobile comme les montagnes de Loclin, Swaran restera dans ce lieu jusqu'à ce que l'aurore, se levant sur mes États, couronnée de jeunes rayons, vienne m'éclairer pour donner la mort à Cuchullin. Le vent de Loclin plaît à mon oreille; il souffle sur mes mers, il mugit dans mes voiles, et rappelle à ma pensée les vertes forêts de Gormal, dont tant de fois les échos répondirent à ses sifflements lorsque ma lance se baignait dans le sang du sanglier. Que le sombre Cuchullin me cède l'ancien trône de Cormac, ou son sang rougira l'écume des torrents d'Erin.»

«Carril revient, et dit: «Les accents de la voix de Swaran sont sinistres.

«—Sinistres pour lui seul, repartit Cuchullin. Carril, élève ta voix, et redis les exploits des temps passés; charme la longueur de la nuit par tes chants, et remplis nos âmes d'une douce tristesse; car la terre d'Inisfail a enfanté nombre de héros et de jeunes filles formés pour l'amour. Il est doux d'entendre les chants de douleur dont retentissent les rochers d'Albion, lorsque le bruit de la chasse a cessé et que les ruisseaux de Cona répondent à la voix d'Ossian.»

«Carril chanta: «Dans les temps passés, les enfants de l'Océan descendirent sur les rivages d'Inisfail. Mille vaisseaux bondissaient sur les vagues et cinglaient vers les plaines agréables d'Ullin: les enfants d'Erin marchèrent à la rencontre de cette nation ennemie. Caïrbar, le premier des mortels, et Grudar, jeune et beau guerrier, s'y trouvèrent; ils avaient longtemps combattu pour le taureau tacheté qui beuglait sur la colline retentissante de Golban. Tous deux le réclamèrent, et la mort se montrait souvent à la pointe de leur acier.