Michel-Ange s'était construit un atelier pour tailler les statues de sa main sur ce champ de bataille. Le pape se plaisait à voir le génie du plus grand artiste de l'Europe travailler à sa propre immortalité. Pour venir plus commodément et plus familièrement assister au travail de son statuaire, il avait fait construire un pont-levis couvert par lequel il venait, sans être vu, du Vatican à l'atelier. La description du tombeau de Jules II, tel que Michel-Ange l'avait conçu, serait tout un poëme funéraire et demanderait des pages sans nombre. Qu'on imagine l'invention libre dans la tête de Michel-Ange, les trésors de la catholicité à sa disposition, le ciseau dans sa main, le pape devant lui applaudissant à sa propre apothéose. La mort de Jules II devança le sépulcre. Le ciseau tomba de la main de Michel-Ange. Des nombreuses statues qui devaient surmonter les corniches et décorer les quatre faces du tombeau, douze seulement étaient ébauchées, quatre achevées, deux accomplies. L'une de ces deux statues symboliques représentait dans saint Paul l'Action; l'autre dans Moïse, la contemplation ou la législation de l'homme d'État. La statue colossale de Moïse, dont la tête, reproduite depuis dans toutes les langues du dessin, s'est gravée dans la pensée des hommes comme une œuvre de la nature, n'a pas besoin d'être décrite pour être immortelle. C'est le confident de la sagesse et de la terreur de Jéhovah, le Jupiter Tonnant de l'Olympe biblique, la crainte de Dieu rendue visible aux hommes, l'autorité de la loi attestée par l'éclair de l'illumination, le commandement divin, infaillible et absolu fait homme, mais conservant dans son humanité la majesté du Dieu qu'on sent derrière l'homme. Il est assis comme l'éternité: d'une main, il tient les lois, symbole de la société; de l'autre il tient sa barbe touffue, symbole de la force; cette barbe descend en ondes si épaisses, si prodigues et si harmonieusement tressées sur sa poitrine, qu'on croit voir découler dans la multitude des tresses, des ondes, des poils qui les composent, la multitude innombrable des générations du peuple de Dieu. Elle est évidemment dans la pensée de Michel-Ange une allusion à l'ordre dans l'infini. Quant au rayonnement de la face; quant à cette terreur d'intelligence qu'elle inspire au regard; quant à ce reflet de divinité que le visage semble avoir contracté dans le commerce divin avec le feu du buisson, tout cela est tellement surhumain qu'on est tenté de s'écrier, comme le commentateur italien de cette statue, avec les Hébreux éblouis: «Mettez un voile sur votre face, car nous ne pouvons en supporter l'éclat!» C'est l'Apollon hébraïque, mais un Apollon mûr, impérieux, redoutable, qui commande et qui tue au lieu d'inspirer. Jamais l'esprit de la Bible ne prit un corps plus imposant dans un bloc de pierre. C'est que Michel-Ange lui-même était le prophète de la pierre; dans un autre âge, cet homme aurait taillé des dieux.

Les juifs de Rome trouvèrent la figure de leur législateur tellement divinisée par Michel-Ange, qu'ils ne cessèrent plus, depuis le jour où la statue fut dévoilée au public, d'aller le jour du sabbat contempler leur prophète transfiguré en marbre avant le jour de la suprême transfiguration.

Quarante statues de marbre dessinées et taillées par Michel-Ange devaient personnifier, à la suite du Moïse, l'Ancien et le Nouveau Testament évoqués autour du tombeau du dernier pontife.

IX

Le caractère de Michel-Ange participait de la fougue de son génie; la porte du Vatican lui ayant été refusée un jour que le pape avait interdit l'accès de ses appartements à ses familiers, il s'évada de Rome, fil vendre ses meubles et ses habits, abandonna tous ses travaux entrepris et se réfugia à Florence. La réconciliation entre le pape et lui se fit, avec un redoublement de crédit et de faveur, à Bologne, au prix de quelques chefs-d'œuvre de plus que Michel-Ange exécuta dans cette ville pontificale, pendant le séjour du pape.—«Il faut bien que je vienne à toi, lui dit le souverain pontife, puisque tu t'obstines à ne pas revenir toi-même à moi!»

Les rivaux de Michel-Ange, et principalement Bramante, l'architecte primitif de Saint-Pierre de Rome, étaient jaloux de l'empire universel que Michel-Ange usurpait sur toutes les œuvres monumentales du règne. Ils persuadent au pape de suspendre l'œuvre du tombeau et de charger Michel-Ange de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. Ils espéraient que son infériorité en peinture devant Raphaël et son école, ruinerait le crédit du grand sculpteur. Michel-Ange, qui flairait le piége, ajourna longtemps l'exécution des ordres du pape; à la fin, la colère de son protecteur ne lui laissa plus d'excuse. Quinze mille écus romains lui furent assignés pour les frais et pour la récompense de cet immense travail. Michel-Ange fit venir de Florence à Rome les meilleurs peintres à fresque de la Toscane pour l'assister dans son œuvre; mais bientôt, mécontent de leur pinceau trop inégal à son génie, il les congédia tous et, s'enfermant dans la vaste enceinte dont il fit murer les portes à l'exception d'une étroite issue dont il emportait la clef, il conçut, dessina et peignit seul ce poëme de l'infini qu'il avait osé tenter. L'univers connaît cette chapelle du Vatican, dont les murs et les voûtes, animées et colorées par le pinceau d'un seul homme, semblent avoir été changés par un Verbe créateur en monde des vivants et en monde des morts, comparaissant dans toutes les attitudes de la terre, de l'enfer et du ciel, sous les regards de la Trinité divine qui évoque son œuvre pour la juger.

Si jamais l'imagination d'un mortel se jouant des formes et des couleurs pour reproduire la création par l'image, donna quelque idée de la conception divine se jouant dans sa puissance créatrice des temps, des espaces, des éléments, des êtres naissant et disparaissant sous ses yeux, c'est dans ce monde du pinceau de la chapelle Sixtine qu'il faut chercher, bien plus que dans la Divine Comédie de Dante, cette divine comédie de l'infini. Quand on promène ses regards autour de cette salle du Jugement dernier, de la base aux murailles, des corniches à la voûte, on éprouve un vertige des yeux tout à fait semblable à ce vertige de l'âme éprouvé par la pensée, quand, dans une nuit sereine et profonde, on se plonge dans l'infini du firmament, dont les avenues d'étoiles illuminent la voie en reculant sans cesse le fond. On commence par le trouble, on arrive à l'enthousiasme, on finit par l'anéantissement. Michel-Ange a dépassé l'homme; il est devenu là le Prométhée de l'imagination; le poëme vainement ébauché par le Dante, il l'a accompli avec le pinceau. La voûte chante mieux que les chantres de l'autel l'Hozanna visible et palpable de la création.

X

Le peintre, pendant cette longue gestation et ce long enfantement du chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, avait tellement le sentiment du mystère et, pour ainsi dire, de la divinité de sa peinture qu'il ne permettait pas même au pape de venir la profaner d'un regard curieux. À la fin, le pontife, impatienté de cette longue attente, viola l'enceinte, fit renverser les échafaudages, déchirer les toiles qui masquaient la voûte et jeta une longue exclamation de joie et d'admiration. Bramante pâlit de terreur; Raphaël, qui s'était glissé dans la chapelle, confondu dans la suite du pape, oublia tout ce qu'il avait appris jusqu'à ce jour et comprit que la force faisait partie de la beauté, dans l'art comme dans la nature. En artiste souverain qu'il était lui-même, il ne conçut pour toute envie qu'une émulation respectueuse pour un génie qui n'éclipsait pas le sien, mais qui l'illuminait d'une révélation nouvelle. Il rentra dans son atelier et peignit les prophètes et les sibylles où l'on sent, si l'on ose ainsi parler, l'accent biblique, viril, héroïque de Michel-Ange. Bramante voulut en vain obtenir du pape que Raphaël fût admis à peindre dans la chapelle non encore terminée la façade opposée à celle du Jugement dernier. Michel-Ange s'indigna contre Bramante, qui voulait atténuer une gloire par une autre; Raphaël éluda modestement lui-même ce défi, le pape ne consentit pas à dégrader le talent qui faisait l'éclat de son règne. Michel-Ange en deux ans acheva son œuvre. Les siècles ne l'effaceront ni ne la renouvelleront jamais. Michel-Ange y avait perdu son temps, sa fortune et ses yeux; sa vue resta plusieurs années affaiblie par l'attitude forcée de la tête, qu'il avait dû renverser en peignant la voûte. Tout grand ouvrier en philosophie, en religion, en politique ou en art, laisse de sa vie dans son œuvre. L'homme n'a que lui-même à dépenser dans ce qu'il fait. Mais la renommée de Michel-Ange éclata de la chapelle Sixtine comme une illumination du Vatican. L'Italie et l'Europe furent pleines de son nom. Il n'y eut plus de miracles qu'on n'attendît de lui.

XI