Léon X, qui succéda peu de temps après à Jules II, était un de ces jeunes Médicis que Michel-Ange avait familièrement fréquentés dans son enfance. Ce pape, plus athénien que romain, était le Périclès naturel de cet autre Phidias. Il fit suspendre une seconde fois à Michel-Ange l'achèvement du tombeau de Jules II et l'envoya à Florence pour bâtir et décorer l'église funéraire de San Lorenzo, ce tombeau de sa propre famille. Être enseveli dans un temple et dans des sarcophages décorés de la main de Michel-Ange paraissait aux Médicis une fortune dans la postérité égale à leur fortune dans le temps. La terre donne des empires; le ciel seul donne la gloire aux règnes. Cette gloire est dans les grands hommes qui les illustrèrent. Le siècle de Léon X ou des Médicis égalait, à cet égard, celui de Périclès. L'Italie, sous leurs auspices, avait une seconde fécondité du printemps, supérieure, en ce qui concerne les arts, à celui d'Auguste. La Rome d'Auguste imitait lourdement la Grèce; la Rome de Léon X et la Florence des Médicis inventaient un art, une poésie, une philosophie plus attiques que la Rome des Césars; on peut même ajouter plus italiennes encore qu'attiques. C'était une floraison de l'esprit humain plus luxuriante sur des ruines; un confluent du paganisme retrouvé et du christianisme; confluent étrange et adultère, sans doute, mais productif pour l'imagination, pour l'art et pour la littérature, comme ces unions illicites, plus fécondes souvent que les unions légales, le vice même, la licence des dogmes, des idées, des mœurs y favorisant les libertés du génie; phénomène étrange entre tous les grands siècles! L'absence d'idée fondamentale et créatrice et le désordre d'idées incohérentes semblaient par ses aberrations mêmes y grandir l'esprit humain. L'éclectisme païen, déiste, chrétien, universel, n'ayant pour foi que le beau, pour gloire que l'art, pour culte que des pompes, pour morale que le plaisir sous les auspices d'un pontife lettré versant à l'Italie renaissante les tributs du monde; tel était le caractère du siècle de Léon X. Si le scepticisme osait jamais revendiquer son siècle, on ne pourrait lui contester celui-là; il fut la grande orgie de la pensée italienne, bruyant, éclatant, scandaleux et court, comme une orgie entre des tombeaux; une grande débauche de l'esprit humain; mais du sein de cette débauche, il jeta une lueur immense sur la terre et il laissa dans les lettres et dans les arts plus de monuments que les dix siècles de barbarie qui l'avaient précédé et que les quatre siècles de civilisation disciplinée qui l'ont suivi: argument bizarre, mais argument sans réplique en faveur des libertés et des licences même de la pensée. Si la morale en souffrit, l'imagination en profita. Ce fut sur la jeunesse du christianisme, la puberté du moyen âge, le jubilé donné par la papauté au monde.
XII
Michel-Ange, revenu à Florence dans toute la force de ses années, de sa renommée, de sa faveur chez les Médicis et de son génie, s'y consacra tout entier à ses tombeaux de San Lorenzo. Il était dans sa destinée d'avoir pour monuments des sépulcres, depuis celui de Jules II non achevé, et celui des Médicis qu'il allait construire, jusqu'à celui de l'apôtre saint Pierre qu'il devait bientôt élever dans le ciel.
La mort de Léon X, ce patron de l'art, suspendit encore une fois les conceptions ébauchées de Michel-Ange pour la construction des tombeaux des Médicis à San Lorenzo. Pendant le court pontificat d'Adrien VII, l'artiste découragé ne rentra pas à Rome. Il s'occupa silencieusement dans ses ateliers de Florence de tailler quelques-unes des quarante statues qu'il avait dessinées sous Jules II pour le monument de ce pape. Mais Clément VII, aussi fervent que Léon X pour l'embellissement de la capitale du monde chrétien, ne tarda pas à rappeler à Rome l'homme que la Providence semblait avoir marqué de son sceau pour devenir l'Esdras du catholicisme. Le pape, après un long entretien avec lui sur l'agrandissement de Saint-Pierre de Rome, lui permit d'aller mûrir ses idées sur cet édifice en achevant à Florence les tombeaux des Médicis commencés. Ce fut alors que Michel-Ange sculpta pour les sépulcres de Julien et de Cosme de Médicis les quatre statues du Jour et de la Nuit, du Crépuscule et de l'Aurore. «Statues, dit Vasari, qui, par la beauté accomplie des formes, par la majesté des attitudes, par la nature surhumaine des physionomies et par la perfection du travail du marbre devenu chair et muscles sous ses mains, suffiraient pour reporter l'art à son apogée, si les vestiges de l'antiquité n'existaient pas.» On reste frappé de stupeur en admirant, à côté de ces statues symboliques, les deux célèbres figures de Laurent et de Julien de Médicis; l'une, appelée le Penseur, parce que jamais la mélancolie muette de la méditation ne fut gravée en ombres plus transparentes et plus mouvantes sur une physionomie humaine; l'autre appelée le Guerrier parce que jamais la mâle beauté du soldat ne revêtit une expression à la fois plus calme et plus fière. Nous avons éprouvé bien souvent nous-même, aux différentes heures de la journée qui diversifient l'effet de l'ombre ou de la lumière sur ces marbres, la magie du ciseau de Michel-Ange autour de ces tombeaux. À l'exception de quelques tronçons des marbres de Phidias dorés par le soleil levant de l'Attique sur le fronton du Parthénon, aucun sculpteur ne transmit jamais mieux à nos sens et à notre âme la vie immortelle du marbre et la pensée immatérialisée dans la matière. Quiconque a passé seul une heure à San Lorenzo, dans la chapelle des tombeaux, au lever ou au déclin du jour, peut dire qu'il a respiré l'âme de Michel-Ange et qu'il s'est entretenu avec le grand mort qui revit éternellement de la vie de ses marbres.
La statue incomparable de l'Aurore qui se réveille et celle de la Nuit qui songe en s'assombrissant ont inspiré aux poëtes des apostrophes lyriques, célèbres dans la littérature de tous les temps. La poésie, qui cherche ses images dans la nature, a trouvé cette fois l'art assez surnaturel pour lui emprunter ses similitudes. Le colosse de Memnon, en Égypte, n'a pas inspiré aux poëtes plus d'illusions que la statue du Penseur, que celle de la Nuit ou que celle de l'Aurore.
Peu de jours après que ces marbres furent découverts, on trouva les vers suivants gravés sur le socle de la statue de la Nuit:
La Nuit, que tu contemples dans une si gracieuse attitude,
Dormir, a été sculptée par la main d'un demi-dieu,
Dans ce bloc; et puisqu'elle dort, elle respire;
Réveille-la, si ta en doutes, et elle va te parler!
Michel-Ange, déjà las d'un art muet et qui commençait à cultiver l'art qui parle, consterné en ce moment des guerres civiles et des tyrannies qui désolaient sa patrie, répondit, au nom de la statue de la Nuit, à son interlocuteur anonyme, par ces vers qui valent un coup de ciseau ou un coup de poignard:
Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de pierre
Pendant que le malheur et la honte de l'Italie durent!
Ne pas voir, ne pas sentir, m'est un grand bonheur!
Ainsi ne m'éveille pas! je t'en conjure, parle bas!
Ses concitoyens, à cette époque, le nommèrent un des neuf commissaires de la guerre, chargés de fortifier la ville. Il déploya dans la science des fortifications le même talent et le même zèle que dans les constructions de San Lorenzo ou du monument de Jules II. C'est le moment de sa vie où le dégoût de l'esprit de parti et l'horreur des compétitions de pouvoir entre les Médicis et leurs rivaux le rejetèrent de plus en plus dans la pure passion de la liberté républicaine. Cette généreuse passion devait le tromper comme les autres. Mais, du moins, elle ne le rendait pas solidaire des tyrans de sa patrie. On ne sait quel accent de liberté classique, souvenir de l'antiquité, ranimé par les maux présents, se fait sentir depuis ce jour dans ses vers, dans ses lettres comme dans ses marbres. Son buste inachevé de Brutus, qu'on voit dans le musée de Florence, doit être de ce temps. Ce n'est qu'une ébauche à grands coups de maillet; mais cette ébauche respire la liberté jusqu'à la mort, et le patriotisme jusqu'à la férocité. C'est le buste de la Conspiration.