XIII
À la mort du grand architecte San Gallo qui, avec Bramante, avait conçu, dessiné et surveillé les plans primitifs de Saint-Pierre de Rome, Michel-Ange parut le seul homme capable de rectifier et et de diviniser ce Parthénon chrétien. Sous trois autres papes et pendant dix-sept années consécutives, il fit de cet édifice le poëme de sa vie. C'était le seul édifice, en effet, digne de contenir son génie. L'histoire ne doit dérober ni à San Gallo ni à Bramante la gloire d'avoir conçu, exhaussé sur ses premières assises et fondé le plus vaste, le plus magnifique temple du culte moderne. Mais Michel-Ange l'affermit, le simplifia, l'éclaira, donna à ses piliers les muscles qui leur manquaient pour porter un Panthéon dans le ciel, le décora de son unité, de sa lumière, de son harmonie, ces trois attributs de la Divinité qu'il renferme, et mit, pour ainsi dire et pour la première fois, le christianisme en plein jour et en plein firmament; enfin il fit le modèle, il commença les premières courbes de cette immense et sublime coupole qui écraserait le sol, si elle ne paraissait soutenue par le miracle de la pensée qui l'éleva dans les airs; il attacha à jamais ainsi son nom et sa mémoire au plus grand acte de foi que l'humanité moderne ait construit en pierres. Saint-Pierre de Rome, grâce à Michel-Ange, est le relief d'une religion sur le globe. Ses débris, comme ceux des pyramides, de Thèbes, de Palmyre ou de Balbek, feront encore la stupeur de l'homme qui ose incarner ainsi ses dieux.
Ces grands et continuels travaux, consacrés à Saint-Pierre de Rome, ne suffisaient pas à l'activité de son âme et de sa main. Il sculptait, il peignait, il chantait au bruit des milliers de scies, de marteaux, de truelles qui exécutaient le jour, en travertin, en marbre, en porphyre, la pensée de ses nuits. Comme son Moïse, au milieu de tout ce tumulte de l'édifice en construction, il cherchait l'inspiration dans la solitude. Les grands hommes, comme les grandes choses, recherchent d'instinct l'isolement. Les hommes les offusquent; il ne leur faut que leur ombre. L'entretien de Michel-Ange avec lui-même avait besoin de ce silence où l'homme s'entend penser. Sa seule volupté était de s'enfermer dans l'atelier mystérieux que le pape Jules II lui avait fait construire au milieu de ses blocs accumulés sur la rive du Tibre, ou d'errer, pendant des journées entières, dans la Campagne de Rome, parmi les tombeaux de la voie Appienne. Sa vie, tout opposée à celle de Raphaël, ivre de jeunesse, d'amour et de luxe, était celle d'un cénobite.
Jusque-là il n'avait point aimé; une femme qu'il avait épousée et perdue dans sa jeunesse lui avait laissé, si l'on en juge par quelques expressions de ses lettres, un souvenir amer du mariage. Il n'avait dans sa maison ni femme, ni enfant, ni parent. Un vieux serviteur florentin, nommé Urbin, du lieu de sa naissance, composait toute sa domesticité. Une lettre touchante, conservée par son ami Georges Vasari, à qui il ouvrait son âme dans une correspondance fréquente, atteste l'attachement paternel qu'il avait pour ce serviteur de ses longues années.
«Mon cher Giorgio, lui dit-il dans cette admirable lettre, je n'ai plus le courage d'écrire; cependant, en réponse à votre lettre, il faut bien vous écrire quelque chose. Vous savez comment mon pauvre Urbin est mort: ce qui a été tout à la fois pour moi une grande grâce de Dieu et une grande et infinie douleur. La grâce de Dieu a été que, puisqu'il veut que je vive encore ici-bas, il m'a enseigné par cette mort à mourir moi-même non-seulement sans regret, mais encore avec un immense désir de mourir. J'ai eu chez moi Urbin pendant vingt-sept ans, et je l'ai toujours éprouvé fidèle et admirable serviteur; et maintenant que je l'avais fait riche et que je comptais sur lui comme sur le bâton et le repos de ma vieillesse qui s'approche, il m'est enlevé, et il ne m'est resté d'autre espérance que de le revoir en paradis; et ainsi Dieu m'a fait entendre par la bienheureuse mort qu'Urbin a faite que ce véritable ami regrettait bien moins de mourir que de me laisser en proie à tant d'angoisse dans ce monde traître et pervers, bien que la meilleure part de moi-même s'en soit allée avec lui et qu'il ne me reste qu'une misère infinie. Je me recommande à vous.»
XIV
La mélancolie, qui est la lie des âmes profondes et le trouble des cœurs sensibles, s'accrut dans Michel-Ange par cette perte de son unique ami à Rome. Mais un platonique et mystérieux amour, plus semblable à un culte qu'à une passion, lui laissait depuis longtemps un pan de ciel encore ouvert à travers les nuages de sa vie. En scrutant l'âme des plus grands hommes, il est rare de n'y pas découvrir dans une mystérieuse tendresse la source vive et cachée de l'inspiration, de la tristesse ou de la félicité. Quand cette source n'a pas coulé dans la jeunesse, elle coule dans la maturité et même dans la vieillesse, mais alors elle se cache davantage, comme si l'homme rougissait, par une délicate pudeur de l'âme, de fleurir au delà de sa saison. L'amour qu'il ne veut pas avouer ni aux autres, ni à lui-même, ni à celle même qui l'inspire, se transforme en un sentiment exalté et mystique qui tient plus de la piété que de l'amour, piété humaine dont une femme adorée est l'idole, et qui se fond en une sorte de piété divine pour avoir le droit d'être éternelle; sentiment très-commun à cette époque et encore aujourd'hui, en Italie, où l'amour est saint; il a été donné à l'homme de sensibilité ou de génie, avancé en âge, pour le consoler de la jeunesse perdue et pour joindre la vie actuelle à la vie future dans un amour terrestre et dans un amour céleste devenus pour lui un seul amour. Platon, Dante et Pétrarque sont les théologiens et les poëtes de cette amoureuse mysticité. Michel-Ange, déjà mûr et vieillissant, mais toujours jeune de séve et de cœur, disciple de Dante et de Pétrarque, avait rencontré, comme ces grands hommes, pour son bonheur, sa Laure et sa Béatrix. Elle tient trop de place dans sa vie, dans ses œuvres, dans sa foi, dans son éternité même pour séparer deux noms qui ne furent si longtemps qu'une âme.
XV
Il y avait à Rome, au moment où Michel-Ange sculptait le groupe féminin de la Pieta, taillait Moïse dans le rocher et découvrait les fresques de la chapelle Sixtine, une jeune fille de dix-sept ans de la maison princière des Colonna. Sa mère était une fille du duc d'Urbin, un des premiers patrons de Michel-Ange adolescent, au moment où il suivait, hors de Florence, les Médicis dans l'exil. Son nom était Vittoria Colonna, nom devenu depuis immortel par l'amour, par la poésie et par la vertu. La nature l'avait douée de cette beauté à la fois majestueuse et tendre que les Romaines modernes semblent avoir ravie aux statues grecques qui décoraient leurs temples et leurs musées. Ses médailles, que nous possédons encore, sont des profils de la Vénus de Chypre, tempérés par la pudique sévérité du christianisme. Son âme, modelée sur les types hébraïques de l'antiquité; son esprit, cultivé dès son enfance par les philosophes, les théologiens, les poëtes, les artistes familiers de l'opulente maison Colonna, avaient fait de la belle Vittoria le miracle de l'Italie. À dix-sept ans, elle avait épousé le jeune marquis de Pescaire, du même âge qu'elle et à qui elle était fiancée depuis le berceau. Les deux époux étaient dignes l'un de l'autre, l'amour le plus tendre les unissait avant la volonté de leurs familles; mais l'héroïsme du jeune Pescaire l'arracha peu de temps après le mariage des bras de son amante. Général des armées espagnoles de Naples, illustre dès les premières campagnes par ses exploits, fait prisonnier en 1512, à la bataille de Ravennes, une correspondance amoureuse en vers entre sa jeune femme et lui leur révéla à l'un et à l'autre un talent poétique, seule consolation de leur captivité et de leur veuvage. Douze années de guerres firent de lui le premier général de son siècle et le bouclier de l'Italie. Les princes italiens, protégés par son épée, lui offrirent le royaume de Naples, s'il voulait tourner ses armes contre le roi de Naples, son suzerain. Vittoria Colonna, instruite de cette tentative, lui écrivit cette lettre où la vertu parle, dans ces temps corrompus, un langage digne de l'antiquité:
«Souvenez-vous, lui écrivit-elle, de votre vertu, qui vous élève au-dessus de la fortune et de la gloire des rois. Ce n'est point par la grandeur des États ou des titres, mais par la vertu seule que s'acquiert cet honneur, qu'il est glorieux de laisser à ses descendants. Pour moi, je ne désire point être la femme d'un roi, mais de ce grand capitaine qui avait su vaincre, non-seulement par sa valeur pendant la guerre, mais dans la paix, par sa magnanimité, les plus grands rois.»