Blessé à la bataille de Pavie en 1525, le marquis de Pescaire mourut de ses blessures à Milan. Sa veuve, qui accourait de Naples pour le rappeler à la vie, apprit son infortune en route. La douleur la tint muette pendant sept ans, n'exhalant ses gémissements que devant Dieu et devant l'image de son époux dans des poésies comparables aux Tristes d'Ovide, mais où le sentiment a l'amertume des larmes et l'onction de la prière. Aussi forte que Dante, moins ingénieuse que Pétrarque, Vittoria Colonna crie ses angoisses et ne les chante pas. Ses vers sanglotent comme son cœur, ses strophes n'ont d'autre harmonie que le déchirement de la corde qui résonne, mais en se brisant sous le coup. Elle avait juré de rester veuve à trente-cinq ans, quoique dans la fleur de sa beauté et de sa vie, convoitée par tous les princes de l'Italie. Sa douleur, adoucie par le temps, s'était convertie en une mélancolie pieuse qui ne cherchait son repos que dans l'ombre des cloîtres. Ses poésies, de jour en jour plus soulevées de terre et plus immatérialisées par le regret, cet amour chaste des chères mémoires, avaient pris le parfum, l'impalpabilité et les transparences des fumées d'encens dans le sanctuaire. Elles flottaient entre une tombe et le ciel, comme des nuées du soir sur un champ des morts.

Telle était la femme que l'enthousiasme pour ses œuvres rapprocha de Michel-Ange à l'âge où l'amour, qui se retire du cœur, laisse un vide qui ne peut être rempli que par ces dernières amitiés, presque aussi divines que nos premières sensations.

XVI

Les fréquentes absences de Vittoria Colonna de Rome et les voyages de Michel-Ange à Florence interrompaient souvent la délicieuse familiarité de leurs entretiens du soir au palais du connétable Colonna. Les deux amants, comme les appellent les artistes et les lettrés du temps dans leurs manuscrits, suppléaient à ces entretiens par un commerce de lettres et de poésies dont les bibliothèques d'Italie conservent beaucoup de traces. Les poésies de Michel-Ange, élevées par le pur amour au diapason mystique et platonique de la femme qui épure son âme en l'embrasant, ont dans leurs vers quelque chose de viril, de fruste et d'ébauché qui rappelle le coup de ciseau magistral mais inachevé du buste de Brutus. On sent le premier jet, mais le premier jet d'une pensée forte. On s'étonne que cette force du Titan du marbre et du pinceau puisse se plier, s'attendrir et s'efféminer jusqu'à la rêverie mystique et jusqu'à la dévotion langoureuse de l'amour divin. On sent sur ce mâle génie l'influence d'une femme, qui de son type de beauté physique, est devenue insensiblement son type de beauté morale, et qui l'entraîne par son exemple aux sommets de la pensée contemplative, ce dernier repos des cœurs aimants et des esprits lassés de la vie. Nous ne citerons que quelques vers de ce dialogue poétique que la mort seule de Vittoria Colonna interrompit. Cette mort assombrit pour jamais l'horizon déjà sombre de la longue vie de Michel-Ange. La solitude de son âme ne fut plus qu'un entretien posthume avec la chère âme qu'il brûlait de rejoindre dans l'Élysée chrétien.

Mais avant de s'élever sur les traces de Vittoria Colonna jusqu'à la hauteur mystique des célestes amours qu'elle lui révéla, Michel-Ange avait aimé dans sa jeunesse. C'est l'amour qui l'avait fait poëte; on peut dire mieux: c'est l'amour qui fit toute poésie. Le sentiment le plus fort et le plus délicieux de l'âme cherche naturellement pour s'exprimer l'idiome le plus suave, le plus mélodieux et le plus coloré des idiomes. La prose naît de l'intelligence, le vers jaillit quand le cœur éclate.

Un écrivain qui s'est trompé de date en naissant, et qui aurait dû naître dans le siècle de Léon X, dont il a le zèle et la studieuse curiosité pour les lettres et pour les arts, le comte de Circourt, a découvert sur les lieux l'objet jusque-là inconnu des premiers vers de Michel-Ange. C'est un de ces mystères littéraires qu'il n'est pas moins curieux de sonder que le mystère de Laure pour Pétrarque ou de Béatrice pour Dante. Le secret du génie d'un grand homme est le plus souvent dans son cœur. Nous demandons à M. de Circourt la permission de le citer. Le trésor appartient d'abord à celui qui le découvre, il appartient ensuite à tous ceux qui en jouissent:

Michel-Ange était à Florence, en 1533, travaillant aux monuments des Médicis, pendant que l'État gémissait sous la tyrannie de l'abominable duc Alexandre, bâtard de Laurent, duc d'Urbin. Les vers qui suivent font allusion à cette condition de l'illustre république florentine. Ils sont restés inédits jusqu'en 1860.

La femme à qui le poëte s'adresse est la Liberté de Florence. Les amants de cette femme sont les citoyens de l'État.

La Liberté leur répond dans la seconde strophe. Il faut observer que le duc Alexandre, dont son cousin Lorenzo di Pier Francesco dei Médicis, délivra le monde, vivait au milieu de continuelles terreurs.

Voici les vers: