Le supplice de ses amis fit pressentir à Marie Stuart son sort; aussi coupable et plus redoutée, elle ne pouvait l'attendre longtemps. Elle fut transférée, en effet, quelques jours après, au château de Fotheringay, sa dernière prison. Cette demeure féodale était solennelle et triste comme l'heure de la mort qui s'approchait. Élisabeth, après de longues et sérieuses hésitations devant son conseil, nomma enfin trente-six juges pour aller entendre Marie Stuart et pour faire leur rapport au conseil. La reine d'Écosse protesta contre le droit de juger une reine, et de la juger en terre étrangère où on la retenait de force dans les prisons.
«C'est donc ainsi, s'écria-t-elle en comparaissant devant les commissaires, que la reine Élisabeth fait juger les rois par leurs sujets! Je n'accepte cette place (en montrant) sur le gradin inférieur du siége des juges, que comme chrétienne qui s'humilie; ma place est là, dit-elle en tendant la main vers le dais, je suis reine dès le berceau, et le premier jour qui m'a vue femme m'a vue reine!» Puis, se tournant vers Melvil, son chevalier et son maître d'hôtel sur le bras de qui elle s'appuyait: «Voilà bien des juges, dit-elle, et pas un ami!» Elle nia avec force le consentement donné par elle au plan d'assassinat d'Élisabeth; elle insinua, sans le dire formellement, que des secrétaires pouvaient bien avoir ajouté au sens des lettres qu'on leur dictait. «Quand je vins en Écosse, dit-elle à lord Burleigh, chef des ministres, qui l'interrogeait, j'offris à votre maîtresse, par Lethington, une bague en cœur comme gage de mon amitié; et quand, vaincue par mes rebelles, j'entrai en Angleterre, j'avais reçu à mon tour un gage d'encouragement et de protection.» En disant ces paroles, elle tira de son doigt une bague que lui avait envoyée Élisabeth. «Regardez ce gage, milords, et répondez. Depuis dix-huit années que je suis sous vos verrous, de combien de manières votre reine et le peuple anglais ne l'ont-ils pas méconnu en ma personne?»
XXXIV
Les commissaires de retour à Londres, et rassemblés à Westminster, prononcèrent sa participation au complot contre la vie de la reine et l'arrêt de mort contre la reine d'Écosse. Les deux chambres du parlement ratifièrent la condamnation. Marie demanda pour toute grâce de n'être point suppliciée dans quelque lieu caché; mais devant ses domestiques et devant le peuple, afin qu'on ne lui attribuât pas une lâcheté indigne de son rang, et que tout le monde pût rendre témoignage de sa constance à souffrir le martyre; c'est ainsi qu'elle appelait déjà elle-même son supplice, consolation bien naturelle dans une reine qui voulait imputer sa mort à sa foi plutôt qu'à ses fautes. Elle écrivit à tous ses parents et à tous ses amis de France et d'Écosse.—«Mon bon cousin, disait-elle au duc de Guise, celuy que j'ay le plus cher au monde, je vous dis adieu, estant preste par injuste jugement d'estre mise à mort, telle que personne de nostre race, grasces à Dieu, n'a jamays receue, et moins une de ma qualité; mais mon bon cousin, louez-en Dieu, car j'estois inutile au monde en la cause de Dieu et de son Église, estant en l'estat où j'estois; et j'espère que ma mort tesmoignera ma constance en la foy, et promptitude de mourir pour le maintien et restauration de l'Église catholique en ceste infortunée isle; et, bien que jamais bourreau n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon amy, car le jugement des hérétiques et ennemys de l'Église, et qui n'ont nulle jurisdiction sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux enfants de son Église; si je leur adhérois, je n'aurois ce coup. Tous ceux de nostre maison ont tous esté persécutez par cette secte: témoin vostre bon père, avec lequel j'espère estre receue à mercy du juste Juge. Je vous recommande donc mes pauvres serviteurs, la décharge de mes dettes, et de faire fonder quelque obit annuel pour mon âme, non à vos dépens, mais faire la sollicitation et ordonnance comme sera requis, et qu'entendrez mon intention par ces miens pauvres désolez serviteurs, tesmoins oculaires de ceste mienne dernière tragédie.
«Dieu vous veuille prospérer, vostre femme, enfants et frères, et cousins, et surtout nostre chef, mon bon frère et cousin, et tous les siens; la bénédiction de Dieu et celle que je donnerois à mes enfants puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins à Dieu que le mien, mal fortuné et abusé.
«Vous recepvrez des tokeus de moy pour vous ramentevoir de faire prier pour l'âme de vostre pauvre cousine, destituée de tout ayde et conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de résister seule à tant de loups hurlants après moy: à Dieu en soyt la gloire!
«Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous donnera une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience qu'il vous sera dit la vérité de ce que je l'ay chargée, spécialement de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous recommande ceste personne, pour sa simple sincerité et honnesteté, à ce qu'elle puisse estre placée en quelque bon lieu. Je l'ai choisie pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit en particulier, car l'envie lui pourroit nuire.
«J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu faire savoir pour cause importante. Dieu soit loué de tout, et vous donne la grasce de persévérer au service de son Église tant que vous vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que, tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects mondains mis à part; et, quant à moy, je m'estime née du costé paternel et maternel, pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dégénérer. Jésus crucifié pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps à sa gloire!
«L'on m'avoit, pensant me dégrader, fayt abattre mon days; et, depuis, mon gardien m'est venu offrir d'écrire à leur royne, disant n'avoir fait cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques-uns du conseil. Je leur ay monstré, au lieu de mes armes audit days, la croix de mon Sauveur. Vous entendrez tout le discours: ils ont été plus doux depuis.
Vostre affectionnée cousine et parfaitte amye,