«Je médite, écrit-il alors à Bossuet, un grand voyage. La Grèce s'ouvre devant mes pas; l'islamisme recule, le Péloponèse redevient libre, l'Église de Corinthe refleurit, la voix de l'apôtre s'y fait encore entendre. Je me vois transporté dans ces belles contrées, et parmi ces ruines sacrées pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je visite cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fit prendre sa république. Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les visions du disciple bien-aimé, heureuse Pathmos! J'irai baiser ta terre sur les pas de saint Jean, et je croirai, comme lui, voir les cieux ouverts! Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour, après une si longue nuit!»

V

Cette lettre ne fut qu'une confidence sans réalisation. L'évêque de Sarlat parvint à incliner l'esprit de son neveu d'un autre côté.

Fénelon, rappelé à Paris par l'archevêque, M. de Harlay, fut nommé, malgré sa jeunesse, supérieur des Nouvelles-Converties au catholicisme, dont les persécutions de Louis XIV avaient multiplié le nombre à Paris. Il n'avait que vingt-sept ans, il gouverna cet ordre de femmes de son administration et de sa parole, avec une sagesse prématurée.

Il pouvait aspirer, sous les auspices de M. de Harlay, aux plus hautes et aux plus célèbres dignités de l'Église; il leur préféra l'amitié stérile alors de Bossuet. M. de Harlay, jaloux de l'évêque de Meaux, ressentit cette négligence du jeune prêtre. «Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour, en se plaignant de son peu d'empressement à lui complaire, vous voulez être oublié, vous le serez.»

VI

Fénelon fut oublié, en effet, dans la distribution des faveurs de l'Église. Son oncle, l'évêque de Sarlat, fut obligé, pour soutenir son neveu à Paris, de lui résigner le petit prieuré de Carénac, dépendant de son évêché. Ce revenu de trois mille francs fut la seule fortune de Fénelon jusqu'à l'âge de quarante-deux ans.

Il passa quelques semaines dans ce prieuré; il distribua aux indigents de la contrée tout ce qu'il put retrancher de ce modique revenu à ses besoins les plus restreints. Il y composa des vers, où le sentiment de la solitude, qui porte à Dieu, se mêle aux sentiments de Dieu qui remplit la solitude. Ces vers avaient la mollesse et la grâce de la jeunesse; ils n'avaient pas la virilité de l'âme véritablement poétique. Il le sentit lui-même et se résigna à la prose; mais il ne cessa pas d'être le génie le plus poétique de son temps.

VII

Il reprit et poursuivit, pendant dix ans, à Paris, la direction de l'établissement qui lui était confié; il s'exerçait à parler et à écrire sur des choses saintes. Il composait, pour la duchesse de Beauvillers, mère d'une jeune et nombreuse famille, un traité de l'Éducation des filles. Ce livre, bien supérieur à l'Émile, de Jean-Jacques Rousseau, n'est point l'utopie, mais la pratique raisonnée d'une éducation domestique pour l'époque où Fénelon écrivait. On y sent le tact parfait d'un homme qui n'écrit pas pour être lu, mais pour profiter aux familles.