Une persécution dont deux siècles n'ont pu effacer l'effroi dans la mémoire de ces provinces, consternait une partie du Languedoc et du Vivarais. L'excès des sévices criait vengeance. Ce cri des victimes commençait à importuner la cour; on voulait l'apaiser, non par des libertés rendues à la conscience des peuples, mais par des ministres plus insinuants et plus humains.

XI

Bossuet jeta les yeux sur Fénelon. Celui-ci, qu'il présenta pour la première fois à Louis XIV, ne demanda pour toute grâce au roi que de désarmer la religion de toute force coercitive, d'éloigner les troupes des provinces qu'il allait visiter, et de laisser la parole, la charité et la grâce opérer seules sur les convictions qu'il voulait éclairer et non dompter. Louis XIV fut charmé de l'extérieur, de la modestie, de l'éloquence naturelle du jeune prêtre. Il lui confia les missions du Poitou.

Fénelon s'adjoignit, pour cette œuvre, l'abbé Langeron et l'abbé Fleury. Il ne tarda pas à pacifier les esprits, et obtint des abjurations libres. Accusé d'indulgence par les agents de la persécution: «Si l'on veut, écrivit-il à Bossuet, leur faire abjurer le christianisme et adopter le Coran, il n'y a qu'à leur renvoyer les dragons.—Continuez à faire venir des blés, écrit-il ailleurs aux ministres du roi, c'est la controverse la plus persuasive pour eux... Les peuples ne se gagnent que par la parole. Il faut leur trouver autant de douceurs à rester dans le royaume, que de périls à en sortir.»

XII

À son retour du Poitou, Fénelon fut désigné au roi, par le duc de Beauvillers et par madame de Maintenon, pour précepteur du duc de Bourgogne, son petit-fils. L'amitié eut la première pensée de Fénelon après son élévation. Il fit nommer l'abbé Fleury sous-précepteur, et l'abbé de Langeron lecteur du jeune prince. L'abbé de Beaumont, son neveu, fut associé comme sous-précepteur à l'abbé Fleury.

Le jeune disciple, par son caractère, donnait autant à redouter qu'à espérer de sa nature. Dur, colère jusqu'aux emportements contre les choses inanimées, incapable de souffrir la moindre contradiction, opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse, la musique, le jeu, où il ne pouvait supporter d'être vaincu; il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts jusque dans ses violences; ses reparties étonnaient, ses réponses tendaient toujours au juste et au profond; il se jouait des connaissances les plus abstraites; l'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses et l'empêchaient de se fixer sur une seule chose à la fois. Tel était l'enfant qu'on donnait à transformer à Fénelon. Le roi, madame de Maintenon et le duc de Beauvillers avaient été admirablement servis par le hasard ou par le discernement, en rencontrant et en choisissant un tel maître pour un tel disciple.

Fénelon avait reçu de la nature les deux dons les plus nécessaires à ceux qui enseignent: le don d'imposer et le don de plaire. Il ne tarda pas à captiver la cour tout entière, à l'exception des envieux et du roi, qui avait contre le génie les préventions du plus simple bon sens, et qui n'aimait pas qu'on regardât trop un autre homme que lui dans sa cour.

Lamartine.

FIN DU CLXVIIe ENTRETIEN.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.