CLXVIIIe ENTRETIEN
FÉNELON
(SUITE)

XIII

Fénelon se renferma dans la délicate fonction de sa charge: il parvint à persuader son jeune disciple, parce qu'il parvint à s'en faire aimer; il fut aimé parce qu'il aima lui-même.

XIV

Ce fut dans les studieux loisirs de cette éducation royale qui portait forcément son esprit sur la philosophie des sociétés, que Fénelon composa secrètement en poëme le code moral et politique des gouvernements.

Nous parlons de Télémaque. Le Télémaque, c'est Fénelon tout entier pour la postérité. Le monde entier connaît ce poëme. Chrétien d'inspiration, il est païen de forme. Malgré ce vice de composition, c'est le plus beau traité d'éducation et de politique qui existe dans les temps modernes, et ce traité a de plus le mérite d'être en même temps un poëme. Il enseigne, il intéresse et il charme. La mélodie des vers lui manque, il est vrai.

Fénelon n'avait pas assez d'énergie dans l'imagination pour exercer sur ses pensées cette pression du style qui les incruste dans le rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les jetant dans le moule des vers; mais sa prose, aussi poétique que la poésie, si elle n'a pas toute la perfection, toute la cadence et l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. Cette poésie dure moins, mais lasse moins que celle d'Homère et de Virgile. Si elle n'a pas l'éternité du métal, elle n'en a pas non plus le poids; l'esprit et les sens du vulgaire la supportent avec moins d'effort. Fénelon et Chateaubriand sont aussi poëtes par le sentiment et par l'image, c'est-à-dire par ce qui est de l'essence de la poésie, que les plus grands poëtes; seulement ils ont parlé au lieu de chanter leur poésie.

La véritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'être écrit en prose, c'est d'être une copie de l'antiquité, au lieu d'être une création moderne. On croit lire une traduction d'Homère ou une continuation de l'Odyssée par un disciple égal au maître. C'est un jeu de l'esprit, un déguisement de l'imagination moderne, sous des fictions et sous des vêtements mythologiques; on y sent l'imitation sublime, mais l'imitation en toutes les lignes; Fénelon n'y est qu'un Homère dépaysé dans un autre peuple et dans un autre âge, chantant les fables à des générations qui n'y croient plus: là est le vice du poëme, mais c'était celui du temps.

Mais ce défaut expliqué ou excusé, l'œuvre de Fénelon n'est pas moins sublime.

Le poëte suppose que le jeune Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope, conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nommé Mentor, navigue sur toutes les mers de l'Orient à la recherche d'Ulysse, son père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite île d'Ithaque, son royaume. Télémaque, pendant ce long voyage, tantôt heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son maître Mentor, court des dangers, éprouve des passions, est exposé à des piéges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protége, se mûrit par les années, se corrige par l'expérience, devient un prince accompli, et voyant régner, dans les contrées qu'il parcourt, tantôt de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit, par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite à ses peuples.