XV
Mais le Télémaque était encore le secret de Fénelon; il l'écrivait dans le palais de Louis XIV. Il devait le dérober aux yeux du roi et des courtisans jusqu'à la fin de ce règne.
Dans ce livre était une terrible accusation: il la réservait pour l'époque où le duc de Bourgogne atteindrait à la maturité des années et s'approcherait des degrés du trône. C'était la confidence scellée, qui resterait ignorée à jamais jusque-là entre le maître et le disciple. Peut-être aussi ce livre était-il destiné à être, au moment de l'avénement du jeune prince à la couronne, la proclamation d'une politique nouvelle, le programme d'un gouvernement fénelonien; c'était aussi une sorte de candidature indirecte au rôle de premier ministre, dont Fénelon pouvait avoir le pressentiment sans s'en avouer à lui-même l'ambition.
XVI
Mais l'envie commençait à percer l'ombre dans laquelle il se renfermait. On s'inquiétait de l'influence qu'il exerçait, non plus comme maître, mais comme ami, sur son élève. Celle qu'il conquérait tous les jours sur madame de Maintenon, par l'attrait de son entretien, ne portait pas moins d'ombrage à la cour. La correspondance entre madame de Maintenon et lui était aussi fréquente que l'intimité. Ses lettres ne déguisaient pas la hardiesse des conseils que Fénelon donnait à la femme qui conseillait à son tour le roi, il l'encourageait même à régner.
Cette correspondance et cette intimité pieuse entre madame de Maintenon et Fénelon lui conquérait l'attrait et le cœur de celle qui régnait à la cour.
XVII
Louis XIV récompensa Fénelon de ses succès dans l'éducation de son petit-fils par le don de l'abbaye de Saint-Valéry; le roi lui annonça lui-même cette faveur et s'excusa gracieusement de ce qu'elle était si tardive et si disproportionnée à ses services. Tout commençait à sourire à Fénelon: le cœur de madame de Maintenon semblait lui ouvrir celui de la cour.
XVIII
Mais un piége était sur la route de Fénelon. Ce piége, il le portait en lui-même: c'était sa belle âme et sa poétique imagination.