Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, madame Guyon, douée d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme passionnée et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le ciel.

L'évêque de Genève, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la piété célèbre déjà de la jeune veuve, s'était empressé de donner à madame Guyon la direction, à Gex, d'un couvent de jeunes filles converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait demandé, pour supérieur de son monastère, le père Lacombe, qu'elle avait connu à Paris avant son mariage.

L'intimité de la veuve et du religieux, consacrée par la communauté de séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Ce commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'évêque s'en était ému; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre petite ville de son diocèse.

Madame Guyon n'avait pas tardé d'y suivre son ami spirituel. Retirée à Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le père Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses effusions d'amour pour Dieu à Grenoble. Enfin, espérant trouver de l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher sa foi à Verceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi avec lui pendant plusieurs années de Gex à Thonon, à Grenoble, à Verceil, à Turin et à Lyon, laissant partout le monde indécis entre l'admiration et le scandale.

XIX

Au retour de ce long pèlerinage, madame Guyon fit imprimer à Lyon une explication du Cantique des cantiques de Salomon, et quelques autres écrits sur la contemplation. Ces doctrines, renouvelées de Platon et des premiers contemplateurs chrétiens, consistaient à recommander aux âmes pieuses, comme type de perfection, un amour de Dieu pour lui-même, désintéressé de toute récompense comme de toute crainte. L'Église s'émut de ces doctrines. Madame Guyon et le père Lacombe, qui venait de rentrer à Paris, furent arrêtés. Le religieux, interrogé, jeté à la Bastille, fut enfin renfermé au château de Lourdes, dans les Pyrénées, pour y languir pendant de longues années d'expiation. Madame Guyon, enfermée de son côté dans un monastère de la rue Saint-Antoine, subit les interrogatoires sévères de l'Église, et se lava victorieusement de toutes les accusations de scandale et d'impiété. Elle devint l'édification du couvent qui lui servait de prison. Madame de Maintenon, intercédée en sa faveur, lui fit rendre la liberté. Madame Guyon courut rendre grâces à sa libératrice qui, subissant la fascination générale, la rapprocha d'elle comme un foyer de piété, d'éloquence et de grâce. Elle l'introduisit à Saint-Cyr, maison où elle avait rassemblé l'élite des jeunes filles nobles du royaume. Ce fut là que Fénelon rencontra madame Guyon. La conformité de tendresse et d'exaltation de ces deux âmes également religieuses, ne tarda pas à établir entre Fénelon et madame Guyon un commerce spirituel où il n'y eut de séduction que la piété et de séduit que l'enthousiasme.

XX

Cependant le bruit des nouveautés qui couvaient à Saint-Cyr et à Versailles entre madame Guyon et l'abbé de Fénelon et qui ravissaient les âmes ardentes, était parvenu à l'archevêque de Paris, à Bossuet et à l'évêque de Chartres, directeur de madame de Maintenon.

Ces trois prélats dénoncèrent Fénelon comme fauteur dangereux d'idées inexpérimentées ou téméraires, qu'il fallait, pour la paix de la religion, éloigner du roi et de son petit-fils.

Bourdaloue, orateur célèbre et vénéré de la chaire, consulté sur ces doctrines, répondit avec la même austérité. «Le silence sur ces matières, dit-il dans sa lettre, est le meilleur gardien de la paix. Il n'en faut parler que dans le secret de la confidence avec ses directeurs spirituels.» La sourde conspiration des esprits sévères couva ainsi contre Fénelon longtemps avant d'éclater.