Bossuet, au commencement de cette querelle, chercha plutôt à l'étouffer qu'à l'envenimer. Il traita les visions de madame Guyon comme les erreurs d'un esprit malade; il reçut avec indulgence les explications de cette femme célèbre et ses regrets des troubles qu'elle excitait involontairement dans les âmes. Il se chargea d'examiner à loisir ses écrits et de porter un arrêt suprême auquel elle se soumettrait avec une déférence volontaire.

Il fit ce qu'il avait promis de faire; il lut et censura les livres de madame Guyon. Il lui écrivit pour lui indiquer, avec une bonté divine, les passages scandaleux pour la raison ou dangereux pour la morale.

Il s'entretint confidentiellement avec Fénelon des aberrations de son ami spirituel et le conjura de les condamner avec lui. Fénelon, sûr de l'orthodoxie de madame Guyon, et touché des persécutions qui la menaçaient, la justifia devant Bossuet avec plus de magnanimité que de politique. Il se refusa à condamner, comme théologien, ce qu'il admirait comme homme, comme poëte et comme ami. Bossuet fut contristé.

XXI

Le roi, qui se mêlait de théologie, sans rien comprendre que la discipline et l'autorité infaillible, témoigna son mécontentement. Madame de Maintenon, tremblant de se compromettre aux yeux du roi, se hâta de désavouer ses amis et de retirer ses faveurs. Elle pressa la nomination d'un tribunal de docteurs pour juger les questions et pour la décharger d'une responsabilité qui lui pesait dans cette affaire.

Les conférences s'ouvrirent. Bossuet les dominait; étranger à ces susceptibilités, il priait encore Fénelon de l'initier à ces exaltations mystiques qu'il appelait d'amoureuses extravagances. Fénelon analysait pour Bossuet ces livres français, espagnols ou italiens, où madame Guyon avait puisé ses propres enthousiasmes. Madame de Maintenon, craignant que Fénelon ne se trouvât compromis dans ces réprobations de l'Église de Paris, et arraché ainsi à la cour, employa pour le détacher de madame Guyon la séduction de la faveur royale. Le roi le nomma archevêque de Cambrai. À ce titre, madame de Maintenon espérait le faire associer lui-même aux évêques qui jugeaient madame Guyon, et le contraindre à réprouver ainsi comme pontife, ce qu'il avait admiré comme ami.

Fénelon s'alarma au premier moment d'une dignité qui devait l'enlever à son élève. Il représenta au roi que la première dignité à ses yeux était la tendresse qui l'attachait à son petit-fils, et qu'il ne changerait volontairement contre aucune autre. «Non, lui répondit avec bonté Louis XIV, j'entends que vous restiez en même temps précepteur de mon petit-fils. La discipline de l'Église ne vous impose que neuf mois de résidence dans votre diocèse; vous donnerez vos trois autres mois à vos élèves ici: et vous surveillerez de Cambrai leur éducation pendant le reste de l'année, comme si vous étiez à la cour.»

XXII

Fénelon se dépouilla contre l'usage d'une abbaye qu'il possédait et résista aux instances et aux exemples qui l'encourageaient à garder ces richesses de l'Église. Le roi l'adjoignit aux évêques qui scrutaient les doctrines de madame Guyon. Mais déjà la conférence était dissoute, et Bossuet, seul rapporteur et seul oracle, rédigeait à part le jugement. Fénelon, après en avoir discuté et fait modifier les termes dans un sens qui excluait toute application de la censure à la personne de madame Guyon, signa l'exposé des principes purement théologiques de cette déclaration. La paix semblait tellement cimentée entre ces deux oracles de la foi, en France, que Bossuet voulut présider lui-même, comme pontife consécrateur, à l'élévation ecclésiastique de son disciple et ami.

Le roi, son fils, son petit-fils, la cour entière assistèrent dans la maison de madame de Maintenon, à Saint-Cyr, à la cérémonie où le génie de l'éloquence consacrait le génie de la poésie.