Du reste, comment comprendre qu’un homme, quel qu’il soit, croyant ou autre, ne médite pas, avant toute autre chose, les paroles du Christ ? Comment comprendre que l’Évangile ne soit pas toujours, pour tout homme de cœur et tout homme qui pense, le premier des livres ?
Vous donc, qui voulez être disciple de Dieu et qui avez en vous le sens divin, vous lirez chaque jour l’Évangile. Et quand vous en aurez quelque usage et que vous y lirez ceci : « Si vous pratiquez ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ; » quand vous aurez, en effet, entrevu l’insondable lumière du texte et pressenti les forces libératrices que sa pratique vous donnerait, vous verrez bien qu’après la pratique même de l’Évangile et la prière, la méditation des paroles du Christ doit être la grande source philosophique, l’aliment principal du développement du Verbe en vous.
Quand vous commencerez à comprendre, et à vous douter enfin de cet Évangile éternel, incarné dans cet Évangile historique que vous voyez, vous direz avec Origène : « Il s’agit donc maintenant de traduire l’Évangile sensible en Évangile intelligible et spirituel. » Et vous ajouterez avec son commentateur, Thomassin : « Oui, il faut traduire l’Évangile temporel et sensible en Évangile intelligible et éternel, si nous voulons enfin quitter l’enfance et parvenir à la puberté de l’esprit[8]. »
[8] « Et enim hunc nobis propositum est, » dit Origène, « ut Evangelium sensibile transmutemus in intelligible et spiritale. » Et Thomassin ajoute : « Ubi perspicue duplex discriminat Evangelium, et sensibile in intelligibile, temporale in æternum traduci debere demonstrat, si modo pueritia aliquando excuti et adolescere intelligentia debet. » (Thomassinus, De Incarnatione Verbi, lib. I, cap. X.)
Voici comment vous lirez.
Lisez le texte ou la Vulgate. D’ordinaire, mettez une heure à lire un ou deux chapitres. Quelquefois, une lecture suivie de l’un des quatre Évangiles est d’un grand fruit. Dans ce cas, il faut lire tantôt dans une langue, tantôt dans une autre, français, allemand, anglais, etc. Dans tous les cas, efforcez-vous de vous appliquer à vous-même tout ce que vous lisez. Priez Dieu ardemment de vous faire entrer dans le fond du sens. Efforcez-vous, et ceci est très important, de trouver dans les discours du Christ, qui d’ordinaire semblent passer brusquement d’un objet à un autre, l’unité puissante et vivante qui les caractérise. A mes yeux, une des plus fortes preuves intrinsèques de la divinité de ces discours, c’est leur saisissante unité jointe à leur étonnante variété. Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en Dieu même. Si jamais il vous est donné, une seule fois, de voir les mots évangéliques que Jésus-Christ lui-même compare à des grains de blé, s’il vous est donné de voir ces germes éclater et s’ouvrir, développer leurs tiges, leur beauté, leurs parfums, leurs trésors, vous n’oublierez pas ce spectacle. Et quand vous vous serez nourri de leur substance, qui est à la fois vigne et froment, et plus encore, ou plutôt qui est je ne sais quelle substance universelle impliquant tout, vous comprendrez pourquoi, le Christ ayant prononcé sur le monde ce peu de mots que nous recueillons en dix pages, ces quelques mots ont produit dans l’histoire, je ne dis pas la plus grande, je dis la seule révolution morale, religieuse et intellectuelle qu’ait vue le genre humain.
Plus vous aurez de cœur, d’esprit, de science, de bonne volonté, de courage, de pénétration, d’expérience, surtout d’amour des hommes, plus vous verrez le texte évangélique s’ouvrir pour vous. Mais sachez bien que vous n’aurez saisi le sens dernier des mots du Christ que lorsque vous apercevrez leur incomparable unité, et quand vous pourrez dire de chacun d’eux : Patuit Deus.
II
Vous voyez, vous qui voulez avoir Dieu pour maître, que je ne cesse de vous dire une seule chose : écoutez Dieu dans le silence, dans la méditation, dans la prière, dans le travail de la prière écrite, dans la lecture. Comme lecture, je ne vous ai encore parlé que d’un seul livre, l’Évangile. Mais la lecture du livre divin exclura-t-elle les livres humains ? Brûlerons-nous tout pour l’Évangile comme on a tout brûlé pour le Coran ? Non : le livre divin n’exclut pas plus les livres humains que l’amour de Dieu n’exclut l’amour des hommes. L’amour de Dieu donne l’amour des hommes ; de même on puise dans l’Évangile l’intelligence des pensées des hommes : on y puise l’esprit philosophique et scientifique le plus profond ; et, il faut dire avec saint Thomas : « La science du Christ ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine. » Un esprit élargi par l’Évangile, voit dans les livres humains des étendues, des profondeurs, que l’homme souvent n’y a pas mises, mais qu’il a rencontrées et laissées au milieu de son œuvre, à son insu. D’ordinaire, notre étroite pensée ne voit, dans le livre ou la pensée d’autrui, que ce que les mots et le style expriment à la rigueur. Loin de prêter aux autres, nous leur ôtons. Nous leur faisons toujours, dans notre entendement parcimonieux et inhospitalier, un lit de Procuste. Mais l’esprit dilaté par l’Esprit du Christ a cet incomparable don des langues, qui comprend les langages divers des différentes natures d’esprit. Il a cette bienveillance intellectuelle qui transfigure les accidents de la parole : remonte de la parole à son sens dans l’esprit, et de ce sens lui-même, tel qu’il est dans l’esprit de nos frères, à l’éternelle idée qui est en Dieu, et qui porte et inspire ce sens. En sorte que, parfois, cette clairvoyante charité de l’esprit voit les choses même à travers une pensée mal conçue et plus mal exprimée, et elle se sert de ces débris pour reconstruire la vérité, comme la science reconstruit un être, qui fut vivant, avec un débris de ses os.
On sait qu’il n’y avait pas de livre si détestable dont Leibniz ne tirât quelque fruit.