Urunt lethæo perfusa papavera somno,

Sed tamen alternis facilis labor[16].

[16] « Le lin brûle le champ qui le porte ; l’avoine aussi et le pavot chargé du sommeil de la mort. Mais la terre ne souffrira point, s’ils se succèdent. »

C’est ainsi, par exemple, que les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l’esprit : la philosophie le boursoufle ; la physique l’obstrue ; la littérature l’exténue, le met tout en surface ; et la théologie parfois le stupéfie. Croisez ces influences ; superposez ces cultures diverses : rien de bon ne se perd, beaucoup de mal est évité.

II

L’esprit est une étrange capacité, une substance d’une nature surprenante. Je vous excite à la science comparée ; je vous demande, pour cela, d’étudier tout : théologie, philosophie, géométrie, physique, physiologie, histoire. Eh bien, je crois vous moins charger l’esprit que si je vous disais de travailler de toutes vos forces, pendant la vie entière, la physique seule, la géométrie seule, la philosophie ou la théologie seule. Il se passe pour l’esprit ce que la science a constaté pour l’eau dans sa capacité d’absorption. Saturez l’eau d’une certaine substance : cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d’une autre substance, comme si la première n’y était pas puis d’une troisième, d’une quatrième et plus. Au contraire, et c’est là le fort du prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore quand vous l’avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite, jusqu’à un certain point. Donc, ajoutez à votre philosophie toutes les sciences et la théologie, vous augmenterez votre capacité philosophique : votre philosophie, à son tour, augmente de beaucoup votre capacité scientifique, théologique ; ainsi de suite, jusqu’à un certain point qui dépend de la nature finie de l’esprit humain et du tempérament particulier de chaque esprit. Il ne faut point oublier surtout que ces capacités de l’eau dépendent principalement de sa température. Refroidissez : la capacité diminue : elle augmente si la chaleur revient. De même, rien n’augmente autant la vraie capacité de l’esprit qu’un cœur ardent. L’esprit grandit quand il fait chaud dans l’âme. Les pensées sont grandes quand le cœur les dilate. Il y a des esprits où il fait clair ; il y en a où il fait chaud, disait excellemment Joubert. Oui, parfois la chaleur et la clarté se séparent, mais la chaleur et la grandeur, jamais. Les esprits les plus grands sont toujours ceux où il fait chaud.

Donc ne vous effrayez pas du travail de la science comparée ; la science comparée, au contraire, est une méthode pour travailler énormément, sans trop de fatigue ; c’est le moyen de déployer toutes vos ressources et toutes vos facultés, et surtout d’approfondir chaque science plus qu’elle ne pouvait l’être dans l’isolement.

L’avenir montrera la vérité de cette remarque, si l’on entre courageusement dans la voie de la science comparée.

Quelle n’a pas été la fécondité de l’algèbre, appliquée à la géométrie ; puis la fécondité de cette science double, appliquée à son tour à la physique et à l’astronomie ! Que sera-ce quand on ira plus loin, et que l’on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et même physiques, et le tout à la théologie ?

III