[32] Par J. Oudot, professeur à la Faculté de droit de Paris.
Ce livre est un signe du temps.
Oui, nous sommes dans le siècle de la science comparée, et aussi dans cette époque du monde qui correspond à l’état d’esprit de Leibniz lorsqu’il disait : « Je n’ai traversé la métaphysique et les sciences que pour arriver à la morale. »
Et c’est l’état d’esprit où je me trouve moi-même depuis bien des années. Aujourd’hui, je suis obligé d’avouer que j’ai horreur de la métaphysique abstraite, et de toute science qui ne se relie pas à la morale, à Dieu, au bien des hommes. Et je vois, avec une joie profonde, mon siècle en venir au même point.
La civilisation chrétienne, depuis trois cents ans, a créé ces sciences merveilleuses que traversa Leibniz, et qui changent aujourd’hui la figure du monde matériel ; et maintenant, par l’histoire et la science sociale, développées surtout en notre siècle, l’esprit humain arrive à la morale, je dis à la morale considérée comme science, comme science très étendue, très féconde et très inconnue : science destinée à terminer la crise où l’Europe se débat depuis un siècle : science destinée à nous conduire à cet ordre nouveau dont Chateaubriand dit : « C’est sur la base du christianisme, — c’est-à-dire de la morale universelle, — que doit se reconstituer, après un siècle ou deux, la vieille société qui se décompose à présent. »
Tel est le temps où nous vivons. Et c’est un signe du temps que l’existence de plusieurs livres, tels que celui dont j’ai cité le titre, et d’un enseignement public aussi large et aussi élevé que celui qui se donne dans plusieurs chaires de la Faculté de droit de Paris, C’est une grande joie, pour ceux qui connaissent la courbe qui suit notre siècle, d’entendre ses discours où l’on recueille cette conclusion : « La jurisprudence est placée au point d’intersection où les données de toutes les autres sciences viennent converger, pour que la science du devoir les coordonne. Le droit, qui doit diriger les nations, que peut-il sans les enseignements de la religion comme de la physiologie, de l’histoire comme de l’économie politique ? Ce n’est pas une parole ambitieuse, c’est une vérité très certaine que cette antique définition : La science du devoir est la science d’ensemble des choses divines et des choses humaines[33]. »
[33] Oudot, t. II, p. 244.
L’on comprend donc enfin que Droit, soit naturel, soit positif, Législation, Science gouvernementale, Politique, Économie politique, Science sociale et le reste, ne sont que des chapitres séparés d’une science unique et supérieure, qui n’est autre que la morale ou la science du devoir, et que cette science ne saurait être séparée de la religion. Et l’on proteste enfin hautement contre la mutilation qu’on opère quand on prétend voir des sciences différentes dans les divers aspects d’une science unique[34].
[34] Conscience et science du devoir, t. I, p. 358.
Oui, mutilation ! Et de là les jugements si opposés que portent, sur la valeur et la tendance de plusieurs de ces sciences, des esprits qui devraient s’entendre. On m’assure, par exemple, que l’Économie politique est un fléau. Moi, je dis : C’est le salut des sociétés. Fléau, je le veux bien, pour ceux qui parlent d’économie politique séparée, mutilée ; mais moi qui crois devoir toujours, d’après le conseil des sages, considérer les choses et en parler selon leur vérité et non selon leur vanité, je vois, ou du moins, je veux voir, les êtres et les idées, non dans leur essence isolée, mais dans leurs relations vivantes et nécessaires. Quand je dis feuille d’arbre, je n’entends pas feuille tombée, mais feuille tenant à l’arbre. Et quand je parle d’Économie politique, je parle de la science sociale et de la science sociale ramenée à la morale, et de la morale ramenée à la religion. Voilà donc ce que l’on commence à comprendre. Et l’on comprend aussi, dès lors, que la science du devoir est aussi étendue, aussi riche, aussi capable de progrès, que la conscience du devoir est simple, universelle, primitive, antérieure à tout.