Comment cela ?

C’est que le christianisme entier, on ne peut trop le répéter, se réduit à un point : « J’ai eu faim, dit le Christ, et vous m’avez nourri : vous êtes sauvés. — J’ai eu faim, et vous ne m’avez pas nourri ; vous êtes jugés et condamnés. » Voilà le point. Selon l’Évangile, tout est là, non en ce sens que ce seul point exclue le reste, mais en ce sens qu’il implique tout. Il implique et attire et suppose toute pratique, toute vertu chrétienne, et la vraie vie de l’âme en Dieu.

Donc, si nourrir ou ne pas nourrir Jésus-Christ, c’est-à-dire le moindre des hommes qui soufre, est toute la base du jugement dernier, toute la question du salut éternel, il est bien clair que ce point seul est et implique le christianisme entier.

Donc les individus et les peuples opéreront le christianisme entier, c’est-à-dire le catholicisme, dès qu’ils travailleront de tout leur cœur et de toutes leurs forces, avec persévérance jusqu’au succès, à nourrir de pain la masse des hommes que la misère dévore.

Donc, encore une fois, c’est l’œuvre chrétienne, essentielle, qu’entreprendront les sociétés humaines, dès qu’elles entreprendront de bannir de leur sein la misère.

N’est-ce pas évident ?

Essayez de multiplier les pains en Europe, dans une nation. Essayez de chasser la misère, en la remplaçant par l’aisance, ou seulement par la pauvreté supportable, — j’appelle ainsi celle qui ne tue pas ; certes, ce n’est pas demander trop ; — eh bien ! dès le premier effort, vous voyez de vos yeux qu’il est de toute impossibilité de modifier en rien la condition des classes souffrantes, si vous ne les moralisez. Vous voyez de vos yeux où est l’obstacle, le grand obstacle fondamental et presque unique : c’est l’état moral des classes pauvres, c’est l’ignorance, la paresse et le vice. Vous voyez de vos yeux l’absolue impossibilité de modifier en rien la condition de ceux qui souffrent, si vous ne les rendez meilleurs.

Cela bien vu, essayez ce second travail, et, dès le premier effort, vous découvrez le nœud de la difficulté : vous voyez s’il est possible de rendre les hommes meilleurs sans religion ; si vous pouvez transformer la famille, élever l’homme, la femme, l’enfant, sans Dieu, sans loi, sans foi. Oui, ce défi banal du prêtre au philosophe, cet axiome rebattu : « Point de morale sans religion, » et de la plus absolue solidité ; bien compris, il ne peut manquer de devenir, avant un siècle, la démonstration à la fois expérimentale et scientifique du christianisme et du catholicisme.

Mille ans d’efforts par la morale abstraite et purement philosophique ne feront pas avancer d’un seul pas. Mais vingt-cinq ans de bonne volonté dans la propagation de la vraie religion peuvent, en une seule génération, changer la face d’un peuple.

Mais de quelle religion s’agit-il ?