»Je ne pense qu'à ce pauvre Arthur; j'ai consulté ici des hommes d'affaires habiles; ils m'ont dit qu'un mariage contracté en Angleterre entre des Français sans publications en France était nul et de toute nullité; que, si on pouvait obtenir d'Arthur un moment d'énergie, il n'y aurait rien de si facile que de le faire casser. J'en ai parlé à Arthur; il en a bien envie, mais il n'ose ni le faire ni l'avouer.
»Ne pourrait-on bien persuader à mademoiselle Belfast que jamais elle ne sera admise dans la famille sérieusement, et l'amener par l'ennui et de petits désagréments (elle qui ne nous en a épargné d'aucun genre) à donner les mains à cette séparation?
»Nous pourrons bientôt, mon cher père, parler librement de tout cela.
»M. Meunier passera l'été à Paris pour ses affaires; moi, je partirai dans trois jours pour aller vous demander l'hospitalité à Trouville.
»Alida Meunier, née de Sommery.»
XLII
La lettre d'Alida tomba entre les mains de Clotilde. «Ah! dit-elle, ce qu'on veut exiger d'Arthur, c'est un courage de lâche: il l'aura.»
Puis elle pensa qu'elle avait trois mois encore avant le retour de son mari; qu'elle ne céderait pas à cette conjuration formée contre elle; que cette lettre et les projets qu'elle trahissait étaient quelque chose dont elle devait se réjouir, puisque cela justifiait à ses propres yeux toute l'ardeur de vengeance qu'elle avait conçue depuis la nuit du bal de l'Opéra.
Elle continua à ne manifester que de bons sentiments pour Arthur et la plus grande déférence pour M. de Sommery. Quand Alida arriva à Trouville, Clotilde lui fit un excellent accueil. Alida ne pouvait pas toujours s'empêcher d'avoir un peu de fierté avec Clotilde, qui, elle l'espérait bien, ne tarderait pas, par la cassation de son mariage, à n'avoir été qu'une concubine et une fille entretenue; et, sauf le ton sévère et froid que gardait M. de Sommery à l'égard de Clotilde, on aurait pu se croire à l'époque qui avait précédé le funeste mariage. L'abbé Vorlèze venait tous les soirs faire sa partie d'échecs. Madame de Sommery était assise de la même manière dans son même fauteuil, et jouait au loto avec Clotilde et Alida. On pouvait remarquer cependant que le caractère de Baboun s'aigrissait de plus en plus.
On peut appliquer aux chiens ce qu'un écrivain a dit des hommes: Homines, ut merum, annis acres vel meliores.